3. Nous comprendre

au fil et dans l’écart de textes…

 

 

3.1. : regard phénoménologique sur la vie de Louis II de Baviere… dr. ado HUYGENS « Et si le reel n’existait pas »

conférence d’ouverture aux quatrièmes journées d’étude de sexologie – Tours – 1996 :  « de la transcendance de la folie à l’emergence de l’Être »

                                                                             

 

 

" Il existe trois catégories d'opinions différentes qui touchent chacun d'entre nous. Il y a ceux qui croient que toute l'existence est réelle. Ensuite, ceux qui croient que la représentation est seule  réalité. Enfin, ceux qui croient que rien n'est réel. " [1]

 

Ainsi parle Maître Camkara. Mais peut-on vraiment imaginer que l’un d'entre nous soutienne que rien n'est réel ? Qui d’entre nous peut imaginer, voire éprouver cette possibilité qu’une forme de folie puisse être transcendante et ouvrir l’espace de l'Être ?

 

En effet, cette question, comme l'a fort bien souligné, Rollo May et Paul Tillich, dévoile l'étiopathogénie de l'angoisse. Tillich nous le précise par ces mots :

" L'angoisse, c'est être confronté au non-être, à sa propre mort lorsqu'on est en pleine vie ; être pris au piège du paradoxe de la liberté et de la finitude. Puisque l'angoisse est existentielle, elle ne peut disparaître. Celui qui ne peut la surmonter, se réfugie dans la névrose. La névrose est une façon d'éviter le non-être en évitant d'être."[2]

 

Remettre en question " le bien-fondé " de la réalité, c'est par la même déstabiliser le fondement de  " l'être-là ", c'est désignifier tout signifiant de son essence, c'est sombrer très rapidement dans un autre état de conscience qui nous entraîne dans la folie. Et pourtant ce passage des fourches Caudines ne serait-il pas précisément le passage qui conduit à la sensation de l’Être ?

 

L'homme ne peut prendre conscience d'une réalité extérieure qu'au travers de sa réalité intérieure.  

Le problème du monde, nous dit Merleau-Ponty,et pour commencer celui du corps propre, consiste en ceci que tout y demeure.  Celui-ci - le corps propre - maintient continuellement en vie le spectacle visible , il l'anime et le nourrit intérieurement , il forme avec lui un système. La perception  extérieure et la perception du corps propre varient ensemble parce qu' elles sont les deux faces d'un même acte. La synthèse de l'objet se fait donc ici à travers la synthèse du corps propre "[3]

 

L'objet prend donc forme, devient signifiant et se signifie  dans le monde de mon corps propre.  Le monde est  parce que j'existe et pourtant il continue à être sans moi. Quelle différence  puis-je donc apporter à la réalité du monde.  Je lui permets de devenir d'étant, existant. En d'autres termes, j'anime le monde de mon être propre.  Je lui insuffle l'humanité.

 

Ainsi en me promenant dans le désert, je m'arrête, je vois, je sens, je m'incline, touche le sable et en retire une pierre, une rose des sables, qui ne sera plus jamais comme auparavant car elle existe à mes yeux. Depuis des milliers, voire des millions d'années, elle se trouvait là mais sans lien au monde. Je suis devenu son lien.  Je l'ai habité de mon histoire.

 

Si ce développement vous paraît certainement plausible,  il en est un autre beaucoup plus ésotérique. Celui qui touche l'objet lui - même. Est-il lui aussi différent depuis qu'il existe pour un autre ?  Peut-il emmagasiner dans sa matière l'histoire de ses rencontres et dès lors nous rendre sensible à sa propre historicité ?  Question que nous nous devons de nous poser mais dont la réponse ne peut être envisagée par le scientifique qui sommeille, voire rugit en nous.

 

Pour le philosophe Merleau-Ponty, "Le corps n'est pas un objet. Pour la même raison, la conscience que j'en ai n'est pas une pensée, c'est-à-dire que je ne peux le décomposer et le recomposer pour en former une idée claire. Son unité est toujours implicite et confuse. Il est toujours autre chose que ce qu'il est , toujours sexualité en même temps que liberté, enraciné dans la nature au moment même où il se transforme par la culture, jamais fermé sur lui-même et jamais dépassé. "[4]

 

Je suis inextricablement lié à mon corps et à ses frasques. Si même la réalité était, elle ne  serait , in fine, que toujours ma réalité.

 

La question " Et si le réel n'existait pas " est dès lors mal posée. Plus judicieux serait de se demander si je peux accéder au réel, à la réalité du monde.

 

Pour introduire la question, je vous propose une métaphore orientale extraite d'un Sûtra.

 

" Purifier notre pensée, c'est comme purifier de l'eau boueuse conservée dans un récipient propre. Si le récipient n'est pas secoué et qu'il repose, le sable et la boue vont tomber au fond. Quand l'eau pure apparaît, cela s'appelle la première disparition de l'élément pertubant mauvais de la passion. Quand la boue a été enlevée et qu'il ne reste que l'eau pure, on appelle cela la supression définitive de l'ignorance originelle"[5]

 

Accéder au réel nous demande dès lors d'enlever la boue de notre eau, de la purifier c'est-à-dire élaguer notre pensée de toutes ces impuretés, ces a-priori qui nous empêchent de laisser se phénoménaliser le monde.  Cette métaphore orientale nous renvoie certainement au concept plus européen, allemand, de "réduction phénoménologique" que mes auditeurs habituels commencent à connaître.

 

La réalité est là, immanente, mais invisible à nos sens pervertis par nos nombreuses représentations qui  renvoient sans cesse " l'infinie essence " à notre propre finitude. Tout comme le précise Michel Henry :

" La prétention de chercher l'origine de toute connaissance dans le visible et dans ses pouvoirs,, prétention explicitement formulée par Kant et qui domine en fait l'ensemble du développement de la philosophie occidentale, perd ses droits et se trouve renversée... L'invisible ne rend pas seulement possible l'immanence de l’essence, il détermine l'essence de l'immanence et la constitue. La réalité ne  prend forme et ne se constitue qu'en l'absence de savoir."[6]

 

De Maître Eckhart : " La vraie lumière brille dans les ténèbres bien qu'on ne s'en apercoive pas " à Novalis :" plus divins que les étoiles scintillantes nous semblent les yeux infinis que la Nuit a ouverts en nous " en passant par Louis II de Bavière, tous ont préféré la nuit éclairée par la lune et les étoiles... Ce dernier fut surnommé le "Roi des Ombres" ou encore le "Roi-Lune" : " Je suis enivré par ces espaces agrandis de la nuit". L'empire de la Nuit, diront ses psychiatres, lui a permis de s'évader de la réalité, jusqu’à se frayer un chemin énigmatique dans la mort ; tous ont pu ressentir dans leur " différence subtile d'être-au-monde " la profondeur de la nuit, de l'obscurité, des ténèbres,  profondeur qui est , dixit Merleau- Ponty,

" la dimension du caché par excellence. Elle est le moyen qu'ont les choses de rester nettes, de rester choses, tout en n'étant pas ce que je regarde actuellement. C'est elle - la profondeur - qui fait que les choses ont une chair. " [7]

 

La rencontre de cette réalité immanente suppose donc une perception de l'invisible, un laisser-aller plus qu'une absence de notre savoir, une réduction phénoménologique, un accès à la profondeur, à l'abîme, à l'objeu du monde, en un mot:  la révélation de l'immanence de la réalité s'opère par la transcendance mais nous précise Michel henry :

" L'essence de la réceptivité originaire qui assure la réception  de la transcendance  elle-même est l'immanence. En tant qu'il est constitué par l'immanence, le mode originaire de la réceptivité est l'acte d'atteindre son contenu  sans se mouvoir, ni se dépasser vers lui, de telle manière que la réalité ontologique constituée par ce contenu pur ne lui est en aucune façon transcendante et ne se trouve point posée devant lui à la façon d'un horizon "[8]

 

La transcendance est nécessaire pour l'homme qui veut retrouver la dimension de l'immanence et l’entrelacer à cette possibilité d'accéder à la perception originelle, de toucher de ses sens la "prima materia ", quête du graal des alchimistes.

L'alchimie, dit Plotin, s'est donné pour première tâche d'extraire, dégrossir, affiner, purifier, éveiller et équilibrer sa "matière" comme le ferait l'art du sculpteur mu par l'intuition de la beauté latente de la pierre.  Il est écrit dans le Rosaire des Philosophes : "qu'on prépare la nature elle-même, afin d'en faire sortir ce qui est pur, et d'enlever ce qui est terrestre et boueux. L'alchimie, écrit Binda,  affirme sa spécificité opérative en faisant de l'acte de résolution en Eau Mercurielle, la condition de possibilité de l'ouverture de l'espace de la vision. La reconnaissance de " la Pierre des philosophes, du " Chaos des sages " , de la " Figure du monde ", ne peut s'effectuer que grâve à une sorte de prémonition du pur au sein de l'impur.La matière philosophale  est d'abord le lieu où la matérialité entrepprend de s'affranchir de toute substantialité pour se résoudre en ce point de transvasement  du contenant et du contenu qui est à la fois germe, espace, Oeuvre.

Boehme surenchérit " Si tu le trouves, tu atteins le fond d'où toutes les choses procèdent, et dans lequel elles subsistent, et tu es, en lui, un Roi sur toutes les oeuvres de Dieu.  Et cet homme, dit St Thomas d' Aquin, ne peut être que celui qui travaille avec sagesse etdiscernement.  Enfin, last but not least, tous termes désignant la Materia prima devront être des sortes de réceptacles ouverts à cette infatigable énergie, béants de l'infinité et de la profusion qui les traversent. Le signifiant doit créer l'embarras pour mieux orienter dans et vers l'invisible "[9]

  

 

Tout au long de la littérature, des contes et légendes, seul l'être-pur pouvait accéder aux mystères de la vie souvent représenté par un enfant ou un androgyne. Tout aussi souvent, cet être-pur se pervertit au contact des hommes, du pouvoir. Il devra passer par l'épreuve pour accéder à la transcendance et retrouver sa possibilité d'être--en-immanence, c'est-à-dire dans ce " le là" originel. La légende d'Excalibur en est un exemple parmi tant d'autres.

 

Quelquefois, l'être-pur se perd sans plus jamais trouver le chemin de l'immanence, sans plus pouvoir accéder à la transcencance. Sa folie - celle, comme le dit Bainville,   qui touche toute personne qui pense différemment de la majorité le conduit alors  à la mort.

 

Afin de concrétiser ce possible, ce questionnement « De la transcendance de la folie pour qu'enfin advienne l'Être ", je vous propose en toile de fond la vie du  Roi Louis II de Bavière. Il fut ce roi qui se prenait pour celui de la prima Materia,  un roi  dont les réalisations se voulaient divines. Il fut toute sa vie durant à la recherche de ce lieu où toute matérialité s'affranchit de sa substantialité, où son corps puisse devenir éther, et lui, ainsi pur esprit.

 

En filigrane de ce questionnement, comme uhrquelle, source originelle de votre imaginaire, présentifions cette figure mythique de l'histoire: ce Roi des ombres, ce Roi-lune, ce Roi-vierge, ce Roi jeune-fille, ce Roi qui, nous écrit De Pourtales,  naquit à l'amour en femme, non par les sens mais par le rêve. " [10]

 

" Sa Majesté souffre de troubles psychiques très avancés et même de cette sorte de maladie mentale que les médecins alénistes désignent par le terme de Paranoia. Cette maladie rend toute volonté de Sa majesté absolument exclue et doit être considérée comme incapable d'exercer le pouvoir. Ce diagnostic est justifié par :

1. L'isolement du roi : évitement des rencontres sociales

2. Hallucinations ou déviation de la fantaisie.

3. Troubles des sens et de la pensée tel la colonne devant Linderhof que le Roi embrasse à chaque départ.

4. Excitation motrice : agitation et colère

5. Haine

6. Troubles du comportement.

Le roi est comme aveugle  sans guide au bord du précipice. Expertise rendue le 8 juin 1886 par le Pr Gudden sur base de documents sans jamais avoir rencontré le Roi agé de 40 ans. Il se suicidera dans la nuit du 13 juin en se noyant dans le Lac du chateau de Berg. [11]

 

 

Ceci est le verdict d'une psychiatrie balbutiante mais déjà toute puissante qui, malgré son bien-fondé, fragilise néanmoins l'homme dans ses assises ontologiques. La psychose, la folie est toujours fascinante à fortiori si elle touche la personne d'un roi. Elle peut devenir, oserais-je dire, transcendantale, sans pour autant que l'Être se déploie. A ne pas confondre folie transcendantale et transcendance de la folie.

 

En effet,  de toutes les pathologies mentales, la psychose est la plus mystérieuse et demande à son expert au delà d'une formation psychiatrique ou psychanalytique, une dimension philosophique en général, et phénoménologique en particulier.

 

Psychose et psychose font deux. Un même diagnostic, des mêmes signes pathognomoniques peuvent toucher deux personnes aux fondements ontologiques totalement différents. Une psychose peut autant sous-tendre l'intelligence, la probité et la créativité que témoigner d’un rien affligeant.

 

A quel moment un homme délire-t-il surtout si, sans jeu de mot, le sujet est roi ?

 

Lacan écrivait " Si un homme qui se croit un roi est un fou, un roi qui se  croit un roi ne l'est pas moins." Louis II se prit certainement pour un Roi mais ce ne fut pas le premier. Louis XIV ou Napoléon le furent aussi sans pour autant sombrer dans la folie.

 

"Napoléon fut un esclave  ne cessant de trimer au service de l'empereur et Louis XIV fut un monarque besogneux se sachant fragile alors que Louis II en clamant : " L'état c'est moi " ou " un Roi ne doit rien " , proclamait une simple croyance que n'accompagnait aucun combat  pour qu'elle puisse efefctivement se réaliser. [12]

 

Nous pourrions dire que Louis II ne put assumer ce qui frappe généralement les rois : la double appartenance royale. Les études de Kantorowicz  nous montrent que :

 

" Dans l'unicité de la personne royale, il y a la persona personalis du roi mortel et sa persona  idéalis qui ne meurt jamais. Deux corps, l'un naturel, mortel, semblable à celui des autres hommes ; l'autre politique par lequel le roi est incorporé à ses sujets et eux à lui, corps immobile, impassible, immortel dont le phénix est le symbole. Le drame de Louis II de Bavière est que loin de vivre en la réalisant dans sa personne la conjonction des deux corps, il n'en vivait que leur scission : le corps de majesté condamne et protège le corps naturel ; la parole sublime, la volonté sacrée du roi s'expatrie hors du sujet, tout en restant parole et volonté du prince.  Elle s'extériorise, tout en s'inscrivant  sur sa peau et sans son corps, comme la Loi ; elle lui est transcendante comme la volonté divine tout en s'approchant de lui jusqu'à la frôler. Louis II vivra dans cet écartement, dans cette distance sans espace. Il écrit son journal  dans ces écart, blanc, vide et unique jusqu'au bord de sa mort. Le corps divin du roi est devenu un corps d'Amour et le corps naturel du roi, un corps de désir sans que jamais celui-ci ne puisse s'accomplir ou se transformer en celui-là."[13]

 

Louis II privilégia la culture à la civilisation. Il vivait la sensation de ce besoin de transcender son immanence sans pouvoir la nommer. Le peuple espérait un roi administrant son royaume, il se sentait un alchimiste toujours dans l'essence au delà même des sens. Il se croyait constituer de « prima materia » alors que son corpus sexualis le trahissait sans cesse. Sa seule voie était de n'aimer que des rôles, que des représentations. Il n'aimait pas Kainz, malgré sa beauté, mais bien le Tristan dont il devenait l'Isolde.

 

La réalité s’imposait à Louis II mais il n'en voulait pas. Il se trouvait dans un au-delà qu'il réalisait par la construction de ses châteaux et de ses grottes, dont le lieu ontologico-cosmique ne pouvait être que la montagne, dont l'éclairage ne pouvait être que celui des étoiles et de la lune dans la nuit dont le silence ne pouvait être brisé que par l'eau du torrent et l'intensité Wagnériennne.

Il écrit : " Il n'a jamais été aussi nécessaire de construire des décors où l'esprit puisse se réfugier dans une sorte d'asile poétique pour y oublier les angoisses de notre affreuse époque. "[14]

 

Déjà très jeune, Louis II savait ce qu'il ne voulait pas vivre, ni sacrifier sur l'autel de sa couronne : son être-roi , son être-transcendant, son être-divin, son être-pur, son être-vierge. Lacan tout comme Freud ont bien souligné que

" la vie en société n'est vivable que grâce aux défenses névrotiques et perverses. D'où la fréquente souffrance sociale des psychotiques. Notre société semble bien mieux tolérer les névrosés et les pervers que les psychotiques lorsqu'ils ne se cachent pas sous le masque d'une névrose "[15]

 

Louis II n'avait de cesse que de s'élever. Très vite conscient de la pathologie mentale familiale, découvrant pas à pas le visage de la psychose dans celui de son frère : Otto. Louis II cherchera à s'autoréaliser dans l'art , dans l'art du constructeur.

 

Oscar Becker écrit dans son essai intitulé " De la fragilité du beau et de la nature aventurière de l'artiste » :

 

"Dans la proximité immédiate d'un sommet, on ne monte plus que de très peu. Mais la pointe se dresse à pic jusqu'à  s'isoler complètement de l'entourage, jusqu'à la complète inaccessibilité" [16]

 

Le château de Neuschwanstein en est un des plus beaux exemples.  Louis II de Bavière voulait sans cesse monter, expérimenter " le Steigen ", le aller au plus haut, dans l'abîme du vertige de la hauteur et de sa solitude.

 

Mais, nous dit Maldiney,

La réalisation de soi qui passe par la hauteur impose une transformation de soi. Quelquefois, une puissance étrangère ravit au moi tout pouvoir sur son corps. Un grimpeur mal engagé  est détourné du vertige par sa persévération dans une voie sans issue. IL atteint alors un point de non retour à partir duquel il ne peut plus monter ou redescendre. De la hauteur où il bloqué, il restreint sa vue des choses à des limites invariables et fixes, à l'intérieur desquelles il échappe au vertige dont le menace sa résistance rigide au cours du monde. C'est là le sens de la Verstiegenheit schizophrénique. Citant Binswanger : " L'homme ne peut s'égarer en montant que là où il s'est évadé du natal et de l'éternité de l'amour ", il continue en écrivant qu'un schizophrène aspire si peu au retour au sol après son envol qu'il se refuse à toute adaptation à la mondéité du monde et qu'il tente  obstinément d'en édifier un autre. Ce qui constitue le fond de son angoisse et l'objet premier de son rejet, c'est précisément son échéance au monde. IL y a toujours chez le schizophrène une aspiration à la hauteur et cette vague de désir qui l'emporte dans les hauteurs vides se change en volonté de puissance. La Verstiegenheit est une disproportion  anthropologique. C'est en quoi, elle a sens : l'existence s'y révèle dans un échec à être dont la possibilité est inscrite dans sa transcendance. "[17]

 

Bien que concernant le dramaturge Ibsen, ce texte entre tout autant dans l'intimité du Roi Louis II et nous propose une analyse clinique bien plus humaine, profonde de son "au-monde" que l’écriture psychanalytique.

 

 "L'homme ne peut s'égarer en montant que là où il s'est évadé du natal et de l'éternité de l'amour"  Cette idée de Binswanger se confirme chez ce Roi  dont je  traduis un de ses écrits:

" Ma mère ne m'a jamais compris en rien...comme il se doit, j'aime et honore ma mère, la Reine, et ce n'est certes pas de ma faute s’il n'y a aucune possibilité d'entrer  en relation avec une nature comme la sienne. " [18]

 

Louis II  fut un enfant seul, élevé seul sans amour parental, dont les grandes stimulations sensorielles furent le paysage montagneux et romantique qu’il contemplait de sa chambre du château de Hogenswangau  et des fresques qui habillaient les murs du château dont une le marqua profondément " Les adieux de Lohengrin". Brimé, frustré, accablé par une éducation ascétique, il fut, par la mort subite de son père, sacré roi, à 18 ans et demi. Il ne pouvait que s'égarer dans la hauteur et ce désir ne pouvait que se métamorphoser en puissance.

 

Louis II est mort à quarante ans  mais n'a vécu que 22 ans, ses 22 ans de règne où il a pris conscience de l'immanence de sa folie, d'être au delà même de la transcendance.

 

Immanence à comprendre ici comme " ce qui réside en quelque sujet d'une manière permanente et foncière, ce qui procède d'un être comme l'expression  de ce qu'il porte essentiellement en lui." [19]

 

En 22 ans de règne, Louis II a désinvestit son corps, négligé son apparence pour construire à l’extérieur une beauté éternelle : "C'est sa beauté qui l'avait perdu. Sa beauté n'avait été qu'un masque, sa jeunesse qu'une imposture. Ce qui le perturbait, c'était la mort vivante de son âme " [20]

 

Quelle folie que d’imaginer une transcendance de la folie… la crise psychotique, quelle qu’elle soit, nous éloigne de la réalité et par la-même de la transcendance.  Certes, en visitant, en m’imprégnant de ces lieux hors-normes de Bavière, je suis troublé par cette Stimmung toute particulière, par ces lacrimae rerum qui me projette dans la dimension d’une verticalité sans retour.

 

Nul besoin de folie pour transcender ! Il est temps d’entrer dans la subtilité du langage pour éviter toute confusion. Si la frontière entre la folie et le génie est ténue, elle demeure fondamentale. De la Verstigenheid, de la présomption, rien n’est à espérer si ce n’est d’accéder à un lieu qui m’emprisonne de toutes parts.  Certes tout mouvement transcendant aliène dans la mesure où il déchire le rien, mais il déchire pour enfin advenir… au-monde.

 

 

LOUIS II de Bavière

le regard du phénix.

 

 

Hanté, je suis hanté par ce visage qui se déchire dans la folie

Que je sens déjà mienne,

Toi l'enfant, toi, mon frère, épave d'un cri

Que les hommes ne comprennent

Qu'au travers du miroir de leur vie.

 

Leurs vies, insipides, débauchées, si humaines

Que mon sang royal, divin  ne peut couler dans ces mêmes veines

Sans mourir, exsangue, sur l'échafaud de mes désirs

Que ces crapauds, un jour, métamorphoseront en délires.

 

La solitude est ma destinée,  mon refuge, la beauté

Celle, pure, de la nuit, de ce cygne, de son chant,

Eclair de lune déchirant le miroir de mon étang,

Où mon âme, un jour, pourra se reposer.

 

Toi, le musicien, le chantre de ce qui en moi n'a jamais pu se dire

Je te construirai  un temple où ta musique pourra vibrer

Avec ma souffrance d'être un feu qui ne peut luire

Sur les ténèbres engloutis de leurs pensées.

 

Pourquoi, suis-je si seul, Lohengrin, mon bien aimé,

Dans la grotte aux eaux mercurielles,

A la lumière de cet astre, seule femme que j'ai désiré,

Je file sur le rouet des Brumes, ma lune de fiel

J'élève sur le sommet ma dernière verticalité

Pour ne pas me perdre dans leur superficiel.

 

Que mes châteaux immortalisent mon corps

Oh, toi, image mythique, ranime après ma mort

Ce que ma vie n'a pu leur exprimer

Que la folie est la lumière de la réalité.

 

 

 

 

3.2. : Approche phenomenologique de l’Être a haut potentiel et de la génialité : Traversées et foyer tensionnel de la pensée de henri maldiney.   dr. Ado Huygens    publié dans le journal du psychiatre 2007

 

Phenomenological approach of the high potential being and of brilliancy

                        Crossing Henri Maldiney’s thinking and discovering its tensional focus

 

 

 


MOTS CLEFS : Haut potentiel : découvreur de sens ; génialité : création, transformation du creux de l’Être en ouverture ; pensée géniale de Maldiney : non lieu de l’étant, éclaircie pour le psychiatre.  

 

 

 

IDEES ESSENTIELLES : Le haut potentiel est ouvreur d’intelligibilité. Ses prises de conscience le déstabilise et l’appelle à créer. Intranquille, il n’existe qu’à exister son rapport irréductible au sans-fond. La génialité est la transformation surprenante de ce haut potentiel qui nécessite ascèse et discipline. En quête d’une qualité de co-présence, d’une rencontre de l’existant, il préfère se retirer que de côtoyer le bavardage. Respectant et écoutant la trans-présence du rien, en crise perpétuelle, il souffre et intègre la rupture à soi, au monde. L’écriture de Henri Maldiney est un témoignage de la signifiance événementielle de l’Être, une traversée de la vie, une habitation du Vide jusqu’à sa déchirure-ouverture : l’apparaître. Pensée géniale et libre, son écriture offre à l’ineffable un horizon de paroles qui demeure un non-lieu de l’étant. Traversé par une conscience réceptive non intentionnelle – il n’y a pas de mémoire de l’existant -, il ne peut qu’y être. Seul l’étant se présentifie. Ses analyses esthétiques en milieu psychiatrique restituent au patient son pouvoir-être. Sa pensée est un amer pour le psychiatre qui se risque sur les hauts-fonds de la maladie mentale, un appel à la vigilance de ne jamais oublier qu’il reste en présence d’existants.

 

 

 

 

KEY WORDS :          High potential (being)  : discoverer of intelligibility ; brilliance : creation, transforming of the Being’s hollow into openness ; Maldiney’s brilliant thinking : non-place of the existant, sunny spell for the psychiatrist.

 

 

MAIN IDEAS : A high potential being opens up intelligibility. Its realizations destabilize it and summon it to be creative. Un-peaceful, it only exists to make his irreducible relation exist with the absence of the deep down. Brilliancy is the surprising transformation of this high potential which calls for ascetism and discipline. In its quest for a co-presence quality, for a meeting with the existant, it prefers to retire than hearing the people’s chattering. Respecting and listening to the trans-presence of nothingness, it suffers and integrates the rupture with its own being, with the world. Henry Maldiney’s style of writing is a testimony of the evenemential significance of the Being, a crossing of life, inhabiting the Void until his tearing-opening : the coming to light. Support of a brilliant and free thinking, his style of writing offers the ineffable a horizon of words which remain a non-place of the existant. Crossed by a non-intentional and receptive awareness – there is no memory of the existant – he can only be alone there. Only what is makes itself present. His aesthetic analyses in psychiatry endow the patient again with his power-being. His thinking is a seamark to the psychiatrist who ventures on the shallows of mental illness, an appeal to his vigilance, i.e. never forget that he is always in the presence of existants.


« Le génie d’Einstein se reconnaît à cette faculté d’associer, de combiner et d’identifier des concepts apparemment lointains. Dans l’esprit du penseur, chaque concept est entouré d’une nuée de contraintes virtuelles ou d’un champ de forces qui capture les nouveaux concepts, les organise souvent, les lie aux concepts connus et remplace les vieilles idées par des idées nouvelles. La marque du génie réside dans l’étendue du pouvoir d’une telle nuée, de l’intensité d’un tel champ ou du rayon d’action de telles forces. »

B. Kouznetsov

 

 

« L'existence est rare – nous sommes constamment, mais nous n'existons que quelquefois, lorsqu'un véritable événement nous transforme »

Henri Maldiney

 

 

Dans le flux incessant des stimulations multiples et variées de la vie, certains visages déchirent de leur présence énigmatique la trame habituelle de notre quotidien pour nous confronter à « l’excédent » qui, au-delà de toute thématisation, sous-tend comme seul mode d’entendement la rencontre. Je pense à certains de mes patients – Julien, Clémence, Arnaud – qui n’existent qu’à exister même si nous sommes constamment. Qu’advient-il de ces êtres « à haut potentiel » qui agonisent dans la médiocrité, le bavardage ou l’affairement curieux et superficiel du commun des mortels ? Si la misère, l’handicap, l’injustice des moins privilégiés suscitent facilement empathie et compassion, la souffrance des hauts potentiels n’intéresse personne car fondamentalement incomprise, voire même déniée. La sentence populaire est impitoyable : ils sont excentriques, asociaux, étranges, lunatiques, solitaires... Leur vécu du quotidien n’en est que plus douloureux, plus lourd à  porter.

 

Nul fardeau n’est plus écrasant que celui de la lucidité, celui de prises de conscience incessantes qui bouleversent à chaque fois leur mode d’être-au-monde. J’entends par « prise de conscience » le déploiement du savoir, de la connaissance ou de la perception jusqu’à l’intime, le lieu même de la structure constituante de sens. Dès lors qu’il y a prise de conscience, plus rien n’est pareil.

 

En partageant leur monde, le phénoménologue ne peut que s’interroger. Faut-il « s’intéresser à » pour qu’advienne toute intelligibilité ? Dois-je résolument tourner mon regard vers le phénomène apparaissant pour qu’il me livre son sens ? N’y a-t-il pas un mode de réception qui bouleverse celui de la donation ? Le radicalement nouveau est-il pensable sur fond d’intentionnalité ou d’une seule et unique dynamique noético-noématique ? La conscience est-t-elle toujours conscience de quelque chose ?

 

La génialité ne se réduit pas à un quotient intellectuel plus élevé mais s’exprime à même le sens qui se déploie là ou il demeure muet pour la majorité. Ces êtres sont à ce titre les éclaireurs du monde. Ils ne remplacent pas simplement vos yeux mais vous fraie, en tant qu’ouvreurs d’intelligibilité, un chemin dans le rien  transmutant l’absence en présence. Ce à quoi ils ouvrent n’est pas uniquement une possibilité de comprendre ce qui s’avérait jusqu’alors impénétrable mais surtout l’irréductibilité de la passibilité aperturale au « il y a » imprévisible et inattendu.

 

 

N’imaginez pas que leur parcours soit celui de l’évidence ou de la facilité. Cette manière d’être à fleur et fond de monde, témoins inlassables et privilégiés de la phénoménalité évènementielle de la transcendance au sein de l’immanence les met en devoir de créativité, de transformation pour ne pas sombrer dans la folie, la violence ou la mort.

 

Créer ! Transformer les béances signitives du vivre en patences signifiantes de l’exister. L’exhorter à s’exprimer ! Quoi ? Le latent, l’invisible, le silence, le vide qui imprime son abîme vertigineux et angoissant dans leur chair, l’exhorter à se tenir dans la clarté du monde. Les premiers soubresauts de la génialité ébranlent la tranquillité de l’insignifiance pour ne cesser de signifier l’insignifiable. L’être à haut potentiel est un être évidé de toute plénitude insouciante, en proie à l’Ouvert, tenaillé par l’appel qui le maintient dans l’intranquillité.

 

Rares sont ceux qui parviennent à « donner forme » à cette signifiance insignifiable pour pouvoir s’apaiser. Point de répit. Des hauts potentiels en mal de se réaliser, les uns errent, écorchés, incompris ; les autres s’affairent à mille projets dont aucun ne répond à l’essentiel ou sombrent dans la béance infinie d’une exigence absolue sans retour possible à la communauté. Prolongeant Husserl, nous pourrions les comprendre comme des « ego transcendantaux » clivé de l’« ego empirique », comme des funambules sur cette ligne de fracture qui ne peut être. En termes heideggériens, ils pénètrent sans concession la question de la différence ontologique en se perdant dans l’ouverture de l’être inarticulée, car sans grand intérêt, à la découverte de l’étant. Loin de les confondre, ils discernent les modes de donation de l’Être et de l’étant mais se lassent malgré eux de celle de  l’étant.

 

Leur souffrance se révèle dans une symptomatologie que d’aucuns pourraient confondre, au jour des références normatives, avec des pathologies  clairement répertoriées tels que la dépression existentielle, la cyclothymie, la phobie scolaire, les troubles du déficit d’attention avec hyperactivité ou des troubles de l’apprentissage. Si associer le vécu souffrant des hauts potentiels à ces pathologies leur est préjudiciable, il l’est tout autant de leur dénier toute pathologie. Personne n’est à l’abri du choir. Celui des hauts potentiels s’inscrit, me semble-t-il, essentiellement dans les tourments du « fond » ou plus exactement dans la conscience intime du « sans-fond ». La génialité délite ce fond provisoire et nécessaire qui permet de s’installer dans la quotidienneté pour confronter la pensée à la présence incessante du « Rien », matrice originale, singulière et unique de laquelle tout «surgir» inaugure un nouvel horizon d’intelligibilité qui ne relève ni de l’objet, ni du signe mais de la pure phénoménalité du « il y a ». L’apparaître en question ne  donne pas, au jour d’une intentionnalité, un objet à voir, un signe à décoder ou une place à assiéger mais ouvre dans la trame serrée du quotidien une éclaircie événementielle : la fondation de l’originaire. Tel est le seul fond sur lequel ils peuvent se poser, le temps que le temps se temporalise et le monde se mondanise. L’être à haut potentiel est, sans le vouloir, un fondateur d’origine. A draguer inlassablement le sans-fond pour subrepticement  l’amener à la présence sans le trahir par un quelconque prédicat, à ne se satisfaire d’aucun miroir aux alouettes, à n’exiger que la perfection, à se situer en deçà de la dialectique de l’étant et du néant, ils incarnent le fondement même de la mélancolie.

 

Je vous convoque aux fondements pré-objectivables de la mélancolie et non à ses résurgences dites pathologiques ou nosographiques.

 

La mélancolie est peut-être un frisson existentiel, l’affect d’un temps intensifié, réduit au primat du présent. Cette mélancolie du présent renvoie à un terme japonais difficile à traduire : aware : être sensible à telle émotion, développer une empathie avec l’être de l’éphémère. 

  Christine Buci - Glucksmann

 

Aux sources de la mélancolie s’articulent, à l’impossible, une sensibilité exacerbée à l’impermanence de toutes choses et la quête désespérée et désespérante d’une essence que seule une existence radicale peut révéler.

Mélancolie et haute potentialité s’originent mutuellement d’un rapport irréductible au sans-fond, au vécu ante prédicatif de l’indéterminé. Elles resteront liées tant que la création ne frayera à cette dernière une voie éphémère de repos et de hauteur. Mais, perfectionnistes, les êtres à haut potentiel n’en demeurent pas moins insatisfaits de leur propre « pouvoir-être », en suspens dans l’abîme et sondant inlassablement le comment dire l’indicible, le comment exprimer l’inexprimable.

Tout « haut potentiel » puissent-t-ils être, ils n’échappent pas pour autant à la loi implacable de la création qui exige précisément que l’espace potentiel s’actualise dans l’événement qu’il suscite. Entre ces deux potentialités se forment un « Gestaltkreiss », un cercle de la forme où potentialité existentiale et potentialité créatrice se donnent l’une à l’autre dans une alternance de rejet et d’attirance : mouvements diastolique et systolique, de repos et de créativité, de retrait et d’expansion du moi qui, au pire scandent, au mieux rythment l’impossible destinée de s’arracher d’elle-même pour s’ouvrir à ce qui était impensable avant de l’avoir ouvert.

La présence mélancolique – absence essentielle – est inversement proportionnelle à la réalisation de la potentialité. J’appellerai désormais « génialité » ou « être génial », l’être à haut potentiel qui, authentique, entre en résonance avec sa potentialité et n’a de cesse de la réaliser. Cette manière authentique d’être-au-monde, sans la qualifier de troublée ou de pathologique, colore inéluctablement la dimension du contact d’une tonalité qui lui est spécifique. Si le mélancolique ne rejoint jamais les autres, l’être génial les rejoint rarement, uniquement au jour de la brèche inaugurée par la rencontre.

 

Au large de tout ici,

Sans ailleurs,

La rencontre est suspendue hors de soi

Au péril de l’espace,

Dans l’Ouvert.                 Henri Maldiney

 

Hors rencontre, il privilégie la solitude, ne s’égarant jamais dans la quotidienneté déliquescente du côtoiement ou dans la temporalité anesthésiante du divertissement collectif. Ne vous méprenez pas ! Il n’est  ni hautain, ni toisant. Serait-il élitiste ? La question mérite le détour de celle de l’altérité. La lucidité de l’être génial ne transforme pas uniformément son horizon des étants mais redimensionne tout particulièrement celui de ceux pour qui il y va en leur être de cet être. Il prend conscience que sa conscience lui donne accès au radicalement étranger, à un autre que lui, tout aussi irréductible, inaccessible appartenant par essence à la sphère du propre. A l’égard de ses semblables trop souvent dépourvus d’empathie, il ressent principalement déception et méfiance tant l’écart que seul la rencontre peut abolir devient infranchissable. Il s’isole malgré lui, ce qui favorise une mélancolie annihilante plutôt que féconde. Il ne se sent pas supérieur mais incompris, plus souvent triste et résolu qu’en colère. Ne se rencontrent que des existants, que des présences en présence d’elles-mêmes, c’est-à-dire en absence d’elles-mêmes puisque être présent sous-tend une sortie de soi, une absence à soi, une rupture à soi. L’être génial éprouve un manque cruel, celui de ne pouvoir être inauthentique, hypocrite, celui de ne pouvoir négocier sur le terrain de l’existence. S’il apprend à se détacher, il ne peut ni ne veut se soustraire complètement au besoin d’aimer et d’être aimé d’un amour transcendantal où jamais la pulsion objectale prend le pas sur la pulsation existentiale. La rencontre entre deux existants balaie toute inégalité ontique pour brasser fondamentalement la sphère passive et dépasser, le temps de l’instant, la différence ontologique au profit de l’Ouvert. Si la rencontre rend possible l’impossible – s’ouvrir à la libre étendue –  l’être génial en profitera plus fondamentalement, sans colmatage, sans concession. De cette rencontre providentielle, l’inégalité ne s’en fera que plus ressentir. Dès lors, malheureusement, seul une rencontre de deux êtres à haut potentiel peut déployer à l’infini ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes et qu’ils découvrent chez l’autre, et ce, réciproquement. S’agit-il d’élitisme ? Je ne le crois pas. J’opterais plutôt pour une exigence vitale d’une co-présence de qualité. Quand la contrée humaine fait défaut de l’homme lui-même en chair et en os, une co-présence sauve celui qui se désespère, celle de l’œuvre d’art. L’œuvre s’épure et devient nue lorsque l’étant qu’elle est se retire au profit de l’Être, lorsque ne subsiste plus que la lumière du témoignage de l’événement. La puissance de la présence d’une œuvre d’art  n’a d’égale que celle de l’absence de son auteur qui en se retirant ontiquement ouvre l’espace paysage, thymique de l’humanité.

Cette co-présence irradie passivement l’excédent. Non objectivable, sa perception ne peut être intentionnelle et son intuition, sensible. Il n’y a précisément « rien » vers où tourner son regard, ni dans ce monde, ni dans un arrière monde. Et pourtant ce Rien se donne mais non comme une chose ou un étant.

 

 

Nous voici à la frontière de la génialité et de la science. La science abhorre le rien, se méfie d’une génialité sans production d’un étant sur lequel elle peut avoir prise et emprise. Cet étant peut être aussi inattendu, surprenant, voire même aussi impensable que « E = MC² » pourvu qu’on puisse se mettre à calculer, à vérifier, à disséquer, à démontrer jusqu’au moment de vérité ou de mensonge. Après l’avoir validé, érigé en vérité, l’étant et son auteur sont reconnus géniaux et non pas délirants ou illuminés.  Nuançons et rendons hommage à ces hommes de science tel Prigogine qui, hors du commun, sont sortis de ces clivages quelquefois nécessaires pour transcender la science de notions philosophiques non démontrables mais fondamentales au jour desquelles la vérité devient une représentation ou un idéal qu’il ne s’agit plus de posséder ou conquérir mais bien dévoiler. Leur pensée plus féconde articule l’aire de création et celle de validation. Il n’en demeure pas moins vrai que toute recherche de vérité, modèle emblématique de nos pensées occidentales, implique un choix qui exclut une possibilité pour en retenir une autre. Nous n’envisageons jamais, comme le préconise l’Orient, la compossibilité des opposés ce qui nous emporterait dans un saut qualitatif vers une autre rive d’intelligibilité. Nous restons prisonniers des représentations mentales que construisent nos familles d’appartenance. Il en va autrement pour les êtres à haut potentiel hanté par le doute dont la conscience ne se sédimente pas de la même manière. Rien n’est jamais acquis, validé une fois pour toute. La potentialité ne se fonde-t-elle pas au sein de la passivité originaire où l’être s’ouvre « au monde », vierge de toute empreinte de la raison. Au moi opérant, systolique, tourné vers le monde et les autres répond, en soubassement, sans s’opposer, un moi passif, diastolique, intériorisé où le monde devient « chair » à l’abri de la volonté, une antichambre pour toutes ces pensées qui semblent surgir de nulle part. La génialité a reconnu cet espace comme fondateur de toute fondation de sens et respecte en son être cet « être-en-veille ». L’être génial prend le temps d’ouvrir le temps à l’espace et l’espace au temps ; il respecte au creux de son être la trans-présence du Rien et la présence au Rien en s’ouvrant à un mode de donation qui lui échappe sans cesse et qui se concrétise sous le mode de la rupture ou de la crise. Il traverse la crise jusqu’à sa faille dans l’abîme duquel il séjourne, le temps nécessaire aux scories de se transformer en foyer tensionnel d’une pensée ou identité nouvelle mais tout aussi éphémère. L’être génial est un être en rupture à soi et au monde, en brisure d’images et de représentations, en froissement de visages. Sa réponse kinesthético-tactile (pathique) à l’abîme lui permet d’en soutenir le vertige et le transformer.  Si « la haute potentialité » naît au sein de la sphère passive, sa transformation en génialité relève d’une discipline et ascèse exacerbées par le souci de perfection où se réalisent la compossibilité et la mutation des valences  opposées et/ou  incompatibles pour qu’advienne une unité qui ne se phénoménalise pas en essence. Vous pouvez imaginer la souffrance de celui qui sent la puissance de ses hautes potentialités et qui ne peut les transformer en génialité faute de ne pouvoir s’inscrire dans le codex de la réalité et l’exigence de l’effort. Si la haute potentialité est un don, la génialité en est sa humble mais fulgurante trans-formation. Précisons néanmoins qu’elle n’est pas une résultante, le fruit d’une stratégie ou l’effet d’une cause – il n’y a causalité que d’étant à étant –, elle surprend. Evénementielle, elle n’est pas un projet puisque je ne peux me projeter que dans le possible. La génialité franchit d’un saut qualitatif l’étendue du possible pour projeter l’homme dans un au-delà de lui-même.

 

Le phénoménologue n’invente pas son objet de recherche pas plus qu’il n’objectalise, pour autant faire se peut, le phénomène qui le préoccupe. Il séjourne auprès du phénomène, respectant la temporalité de sa phénoménalité et demeure au plus proche de ce qui se donne. Si j’ai pu rester durant de longues années dans la contrée d’enfants à haut potentiel dont j’ai pu vivre pour les uns le plus profond désarroi, pour d’autres la transformation ou le tournant génial, il est un événement dans ma vie, prépondérant et décisif, dont j’aimerais témoigner aujourd’hui : la double rencontre qui trouble depuis plus de vingt ans ma conscience et la convoque chaque jour plus intensément à l’existence : celle de la co-présence qui sauve celui qui se désespère : l’écriture et la pensée d’Henri Maldiney et celle, extraordinaire, de l’être lui-même en chair et en os.

 

« S’il n’est exposé au Rien, à la possibilité du Rien, où se ressource l’étonnement devant le monde, un artiste n’est plus que l’illustrateur de sa déchéance au monde de la banalité et du On. »            Henri Maldiney

 

L’écriture d’Henri Maldiney déploie les plis recroquevillés de la pensée et appelle en silence l’existant à exister. Géniale, elle se démarque de toute instrumentalisation, de tous modes de donation objectale. Elle se donne là où elle se retire : dans les silences, dans les respirations, dans ce rythme qui vous prend ou, à défaut, vous laisse sur le seuil d’une intelligibilité close sur vous-mêmes. 

La pensée d’Henri Maldiney ne se réduit pas aux concepts qu’elle a engendrés malgré elle. Comment résumer les mots-souffles qui animent et habitent son écriture ? Dépourvus du rythme, de simples signes signifiants ne pourraient que desservir, dénaturer sa pensée qui résonne plus que raisonne, résonne avec ce que de l’homme étonne et  surprend : l’exhortation à s’arracher de sa mondanéité obnubilante. 

 

Henri Maldiney écrit en tant que témoin de la signifiance de l'Être qui le traverse et l'enveloppe irruptivement [21], signifiance qui bouleverse sa conscience et meut sa pensée à faire œuvre au plus proche de cette  présence ivre de sentir .  La transcendance de ses mots redimensionne de leur signifiance insignifiable l’objectif premier de la sémantique pour partager, au-delà du discours et du dit, une intuition aléthique et épiphanique. Retiré dans son antre, en dialogue avec une oeuvre ou escaladant les sommets, fuyant le brouhaha mondain mais toujours ouvert à la rencontre, il habite le moment cosmogénétique d’une courbe, d’une saillie, d’un creux, d’une couleur, d’un regard, d’un geste. Son écriture met le monde en mouvement ou en tension, dans un espace toujours prêt à frémir de l’apparition de l’Autre à même son champ de présence. Son œuvre en devient bouleversante d’accueil. Ecrire sans en prédéterminer le fond dont la phénoménalité scripturale met notre propre fond en abîme.

 

Pédagogue et professeur dans l’âme, il a toujours réussi le pari difficile d’harmoniser extériorité et intériorité, contenu et contenant. Si Henri Maldiney n’interpelle pas le lecteur activement en s’adressant à lui à la deuxième personne, s’il ne s’implique pas plus à la première personne hormis dans son œuvre la plus intimiste et marginale « In Media Vita », le texte n’en demeure pas moins traversées interpellantes de la vie – la sienne comme la nôtre – dans lesquelles il y va de sa présence à l'espace ouvert du monde, traversées dont le foyer tensionnel nous convoque inlassablement au présent en incidence « je peux », « j’existe ». Un des tenseurs primordiaux de ce foyer et de sa pensée est la dialectique de la présence inéluctable du « vide » en nos vies, en amont et en aval de tout œuvre et sa déchirure-ouverture dont l’occurrence événementielle est l’apparaître. Quelque chose m’apparaît dans l’Ouvert en tant que je suis le là de son ouverture. Être témoin de cet apparaître, en devenir le grand épistolier sans destinataire sous-tend le retrait de sa propre personne, voire la désintégration du moi, le renoncement total à la défense du moi. Il ne s’agit pas d’instrumentaliser « l’apparaître » pour paraître. Le désétablissement extatique dans le vide exclut toute égodiastole. A l’instar d’Henri Maldiney, ne peut le rencontrer, lui, son œuvre, que celui qui se donne à lui, à son œuvre dans une passivité transcendantale, dans une passibilité fondamentale, absolument indéterminable et sans détermination.

 

Pour s’exprimer avec autant de justesse, pour que ses mots plutôt qu’un signe soient un amer de l’espace, de l’espace de la présence, pour que ses mots ne fassent signe vers rien mais hantent tout, pour que son écriture, en energeia, en œuvre, embrase le sens, « je » doit disparaître en une egodiastole comme la peinture de paysage est, en Chine, un art du disparaître. Y être sans laisser de trace si ce n’est celle d’une ouverture! Telle est la définition même de l’écoute et de la présence-à dont la puissance allophanique ne touche jamais autant les écrits d’Henri Maldiney que lorsqu’ils existent l’amitié : Tal-Coat, du Bouchet, Kuhn,…  Binswanger.[22]

 

La dimension egosystolique, quant à elle, n’en est pour autant pas absente. Elle trans-forme – mutation des contraires, compossibilité des opposés –  l’impression-recueil égodiastolique de la traversée du creux de l’Être en une expression, un élan créateur qui triomphe de ce creux : du creux à l’Ouvert. La systole ne peut triompher que dans la pulsation, dans un là où elle puisse se retirer, dans un là-rythme qui transcende l’espace-temps et mute la béance en patence. Il ne s’agit pas que de traverser et d’être traversé, il s’agit aussi de pouvoir habiter. Le Vide, la Vacuité, l’Ouvert n’est pas traversable.

La transpassibilité, être passible de l’imprévisible, n’est pas une simple formule mais un irréductible inaccessible que personne ne peut atteindre, la Voie (Tao) que nul n’emprunte car il n’y a plus de Voie lorsqu’elle devient un piétonnier. Oserais-je ? La Voie est au Taoïsme ce que la transpassibilité est à Maldiney. Voie et transpassibilité s’originent du Vide et y retournent. Ils font partie de ces termes qu’une langue forge sans jamais les posséder. Aussitôt formés, ils s’arrachent de tout conditionnement ou inféodation. Ils demeurent ante prédicatif dans leur prédication. La problématique de la transpassibilité n’est pas de se détacher mais de ne pas s’y engager, s’engager dans le phénomène c'est-à-dire remplir ou colmater la phénoménalité. Pour habiter, il faut laisser du vide au Vide. L’habitation exclut l’adhérence, la possession ou la collection.

 

La pensée maldinéyenne ne peut se résumer car elle n’interroge pas plus l’étant que l’être. Interroge-t-elle ? N’est-elle pas plutôt épreuve, emperia et libre trans-formation, metamorfh. Demeurant en avant d’elle-même, elle s’inscrit dans une temporalité qui la convoque et la résout au présent-en-advenir de la présence. Il n’y a pas de mémoire d’une œuvre d’art, pas plus qu’il n’y a une mémoire de l’Ouvert ou de l’événement. Seul l’étant se présentifie. L’œuvre d’art, l’événement, le Rien exigent qu’on y soit, dans un là qui n’a pas de lieu mais qui est paysage.  La génialité maldinéyenne est d’offrir à l’ineffable un horizon de parole, une libre étendue à fleur et fond de signifiance qui demeure un non-lieu de l’étant. Elle seule peut, me semble-t-il, sauver la psychiatrie du pire danger qui la guette et dont Binswanger fut l’éclaireur et la sentinelle : une psychiatrie qui ostracise de sa pensée l’homme et la pensée. Il n’y a pas de mémoire de l’homme, de son pouvoir-être. C’est la raison pour laquelle s’érige le mémorial qui étantifie. La clinique nous le rappelle. Chaque patient est unique et singulier et ne me renvoie à rien si ce n’est à lui-même, un existant. C’est de ce rien, du respect de ce vide initial que peut naître une rencontre. Mais Henri Maldiney me fit très justement remarquer que l’existence pathologique est encombrée, que la dépression est encombrée d’un vide positif qui n’est pas le vide ouvert. Du vide-compact, du vide-étant ne peut surgir aucune rencontre. Mais l’encombrement n’est-il pas le parasite du contact humain, de l’éducation, le prix à payer pour s’humaniser ? Dans notre monde où tout se capitalise, l’encombrement – remplissage par l’étant –  a atteint son acmé, ne laissant plus de place au vide, au temps de la pensée. A l’encombrement de l’existence pathologique répond l’encombrement de la formation psychiatrique, des exigences de la société. Nulle issue si ce n’est la crise, non celle de la psychiatrie mais celle du psychiatre, non celle d’un système mais celle de l’homme. Nulle issue si ce n’est l’événement, une déchirure dans la trame de l’être-au-monde, donc à la fois de la présence et du monde dont elle est le là. Soudain, ce qui était possible – s’objectaliser – ne l’est plus. Confronté à l’existence, faisant de son être un être à l’impossible au regard de l’étant, la fissure de son identité, de ses croyances, du flux des causalités lui ouvre une voie. Prise de conscience. Lucidité fulgurante. Plus rien n’est pareil. L’être est mis en demeure de s’anéantir, de se colmater ou de se transformer. La transformation ne sera possible qu’au jour d’un nouvel horizon d’intelligibilité qu’instaure la philosophie. Restons vigilants. La philosophie connaît les mêmes avatars que la psychiatrie. Je parle d’une philosophie qui pense, qui exclut tout conditionnement. Binswanger et Maldiney furent tous deux marqués par deux grands penseurs : Husserl et Heidegger. A l’aune de ces regards phénoménologiques tournés l’un vers la conscience, l’autre vers le découvrement (Entdeckheit)  de l’Être, le psychiatre et le philosophe ont analysé l’existence humaine : « Erfahren, Verstehen, Deuten. »[23]

 

 

 

En fréquentant les malades de l’hôpital psychiatrique, Maldiney a pu au jour de ses analyses esthétiques restituer à ces êtres ce dont la psychiatrie les avait, in illo tempore, destitués : leur pouvoir-être. En deçà de toute pathologie, l’existence d’un psychotique possède une dimension pathique authentique dont les formes esthétiques sont l’unique logos. Un nouvel horizon de sens s’ouvre au fil et dans l’écart des mots : charge thymique, tonalité, climatique propres à chaque ligne, surface, tension spatiale, couleur, texture… sont-elles plus primitives que celles du mot ?  

 

Lorsque Henri Maldiney se trouve là où seul le « où ? » prend sens, en présence-à, hors de l’étant et de ses repères[24], il écrit à même le vide qui le surprend. La véritable conscience est une conscience réceptive qui ne souffre aucun a-priori. Son écriture est témoin de cette conscience qui n’est pas conscience de quelque chose car il n’y a pas d’intentionnalité dans le vide. Son écriture est témoin d’une existence dont l’essence n’est pas sous la juridiction du projet. Tout comme Binswanger n’était pas inféodé à Freud, Maldiney ne l’est ni à Husserl, ni à Heidegger, ni… à ses lecteurs. Sa pensée est libre, sa conscience réceptive. Il n’a rien à démontrer, à valider ou vérifier mais demeure dans le là de l’ouverture de ce qui lui est donné. Il a libéré la phénoménologie de ses phénomènes obsessionnels et de ses objectifs pour lui permettre de les atteindre : une manière d’être au monde qui laisse l’être et le monde se déployer dans leur propre phénoménalité, sans orientation ou manipulation du regard ou de la perception.  

 

« Se mettre à l’épreuve

   Se mettre au service des « choses mêmes »,

   Prêter sa voix à ce qui est encore sans paroles et sans signification,

   Se laisser éblouir par ce qui échappe au regard scrutateur :

   Voilà l’esprit de la phénoménologie que Husserl nous a léguée. » 

Rudolf Bernet

   

A être au plus proche du vide et de la lumière qui touchent Maldiney en présence d’un existant,  nous prenons conscience que l’existant ne se donne nullement comme un étant. Il se donne sans que vous puissiez en posséder, capitaliser, conclure, cerner les donations, sans que vous puissiez le réduire à un thème.

 

A lire l’œuvre d’Henri Maldiney, à « ouvrir le rien », à le cheminer et le comprendre, à revenir sans cesse sur ses textes, à rester au plus proche de la phénoménalité de la signifiance de son témoignage, le clinicien que je suis apprend à soutenir le regard numineux d’un visage, à séjourner dans l’angoissante béance de l’autre, à accueillir le mystère de l’altérité sans l’instrumentaliser inutilement dans un diagnostic. Ceci n’est possible que lorsque comme Maldiney, je ne veux ni séduire, ni convaincre : me mettre en avant. Son propos comme le nôtre n’est pas à être aimable, à créer du lien – ce qui n’exclut pas le liant. La génialité ne se soucie pas des autres parce que la génialité existe l’autre. « On » ne parle jamais autant d’amour que lorsqu’il fait défaut, autant de communication que lorsqu’il s’abîme dans le bavardage. Certes, nous existons rarement, nous sommes constamment. La psychiatrie croulera toujours sous le poids des administrations, des contingences financières, de la rareté du temps, des impératifs de la science mais l’ontique ne peut triompher. Le psychiatre plus que jamais se doit d’être conscient de sa responsabilité d’existant. Exister, c’est tenir l’être en ayant ma tenue hors de l’étant auquel je suis livré, lequel me donne une contenance qui risque de me combler. Pourra-t-il malgré l’invasion et la contamination d’un verbe pré-déterminé, de formules convaincantes et insipides prendre le temps de se confronter à un texte qui ne se comprend ni à la première lecture, ni à la deuxième, qui n’offre aucune panacée et nous laisse seuls sans filet au dessus de l’abysse de notre propre vie lorsque, devenue existence, elle s’arrache de l’ordre de l’étant dans lequel elle fut jetée ?

 

Comment le psychiatre emprisonné dans la bureaucratie, happé par l’urgence, laminé par les impondérables de la santé mentale pourra-t-il accueillir, endurer l’événement d’une telle rencontre et être mis en abîme, mis en demeure de surgir unique dans l’instant éclaté ? Nul ne peut répondre. Car l’événement d’une telle rencontre bouleverse le moi et son monde. Ce à quoi il ouvre est hors attente. Et ce hors attente est bien, comme nous le précise Maldiney, le réel. N’est-ce pas en présence de ce réel que pourra s’opérer la mutation du pouvoir-être du patient ? Accueillir un patient sans l’étantifier, l’écouter sans jugement, sans à-priori, être dans le là, dans l’ouverture « de lui, de soi », du « je et tu » ne resteront que des formules pour celui qui ne peut se mettre en péril. Un péril n’en vaut pas un autre : celui de bannir de la pensée psychiatrique l’homme et la pensée ou celui de bannir chez le psychiatre une représentation de la psychiatrie. Il n’y a pas de représentation du patient. Il ne peut qu’être là et sa présence ne peut que me bouleverser.

De ma rencontre avec la génialité, de ma rencontre avec Henri Maldiney, il n’y a rien à se souvenir car

 

                                                                            « de l’inoubliable, je n’ai pas à me souvenir » 

André du Bouchet   

 

3.3. : La rencontre existe le fond   Dr. Ado Huygens.  Dialogue avec Henri Maldiney – Texte d’Ouverture du livre collectif en hommage a Henri Maldiney, une phénoménologie a l’impossible

"L'existence est rare. Nous sommes constamment, mais nous n'existons que quelquefois, lorsqu'un véritable événement nous transforme"                               Henri MALDINEY[25]

 

 

L'écriture et la funambulie  partagent trop souvent les mêmes espaces pour courir les mêmes dangers: celui d'une hauteur qui, se frayant un chemin dans les cimes, en devient inaccessible ; celui d'une hauteur qui, ne pouvant prendre son envol, s'abîme dans le superficiel ; celui d'une hauteur qui, non éprouvée, dépourvue de la portance du rythme, révèle soudainement le vide et nous fige dans le vertige.

Plus rarement, l'écriture se différencie d’un exercice de style. Il ne s'agit plus d'une performance, d'une logorhée, d'une histoire à raconter. Non plus des prémisses qui déjà connaissent leur conclusion mais une voie qui se fraye au fil et dans l'écart des mots.

Ainsi se caractérise l'écriture du Professeur Maldiney. Instant de dévoilement, esquisse de Vérité, elle existe[26] notre appel à être, nous réveille de notre torpeur, nous met en présence du Dasein -  que nous sommes -  dont il y va en son être de cet être. Ecriture en ouverture, moment apertural de l’être, elle nous ouvre l’Ouvert : "le nulle part sans négation : le pur, l'insurveillé, qu'on respire, qu'on sait infiniment et qu'on ne désire pas" [27]  « L’ouvert n’est pas signifiable ; il est signifiance. L’Ouvert est le où absolu en deçà de l’être et du sens. Il est l’apertural qui appelle à être. »[28] Les mots cessent d’être des mots mais participent à une co-naissance, à un dépassement de soi et de la parole, à un dépassement vers un autre monde, un autre temps, ces termes mêmes étant impropres. Nous ne pouvons l’expliquer, le rationaliser mais l'exister.

 

Nombreux sont ceux qui  abandonnent, qui referment le livre, le trouvant abscons, voire hermétique parce qu’ils ne se laissent pas porter par le rythme. Ils ne s'impliquent pas. Logophages, ils consomment. L’écriture du Pr. Maldiney exige une lecture-en-présence d’un soi qui existe ce qui apparaît au jour du surprendre. Elle nous met en demeure de nous tenir en dehors de nous-mêmes. Elle n’exige pas d’être comprise mais d’être entendue.

 

Depuis plus de vingt ans, je chemine dans l’entrelacs de sa présence et de son écriture. Des années de lecture pour un instant d’éclaircie qui déchire la trame du quotidien.

 

Permettez-moi donc d’entrelacer mes mots aux siens[29], ceux de nos entrevues, de nos entretiens. Il ne s’agit pas d’introduire, de faciliter une compréhension ou de raconter une histoire mais de partager un moment d’exception.

 

Tous supports, quels qu'ils soient – couleurs, terre, mots… -, le restent tant qu’ils ne servent qu’à reproduire, tant qu’ils se limitent à ce qu’ils sont : des éléments tirés de l’expérience sans jamais se transformer en moments dimensionnels d’une œuvre d’art. Par exemple entre une droite ou un bleu dans un tableau de Mondrian et une droite et un bleu perçus dans le monde. L’erreur est de confondre les deux ordres : art et prose du monde, c’est-à-dire d’oublier que le rythme de l’œuvre sous-tend toutes les formes qui la constituent. C’est en lui qu’elles existent ; elles consistent de cette transformation. Les éléments d’une œuvre d’art sont, en elle, des moments de forme, c’est-à-dire des esquisses rythmiques qui n’existent qu’à même le rythme unique de l’œuvre.

 

Une peinture, une sculpture, un livre connaissent des destins bien différents s'ils demeurent des objets thématisables, analysables et interprétables à souhait où s'ils existent le fond de l'être qu'ils accueillent. L'accueil exige réciprocité et mutation[30] continuelle du creux et du relief, de la distance et de la proximité, de la présence et de l'absence, du même et de l'autre, du vide et du plein.

 

Trop nombreux sont les ouvrages, trop rares les œuvres. Les premiers se lisent, se perçoivent,  les deuxièmes se rencontrent. La rencontre n’est jamais banale. Quand y-a-t-il rencontre ? Rencontre n’est pas contact, épreuve bilatérale, mais présence de chacun à l’avant de soi à même l’épreuve de la présence de l’autre. Le dévoilement de l’un dans l’accueil de l’autre n’est une révélation pour celui-ci que si dans cette épreuve il s’apparaît à lui-même présent : à l'avant de soi.

 

Cette rencontre demande-t-elle un cheminement ?

 

Dans ce que j'écris, il s'agit d'une question, question qui a été posée sous différentes formes. Il s'agit de marquer et de dénoncer l'inauthenticité de beaucoup de ces formes. Mais, si je restais à cette seule critique, je ne dirais rien du tout. La parole est articulation des choses dans l’éclaircie. Encore faut-il qu’elle ne soit pas pour l’écoutant un bruissement étranger et qu’il n’ait pas déjà condamné en lui toute ouverture à ce dont elle parle. L’apparition des choses ou d’un autre n’est une entrée en présence que pour celui qui, à même cette épreuve est exposé à soi dans son autophanie. C’est en quoi une œuvre d’art est spirituelle. Elle n’est pas un étant. Elle existe, d’une existence irréductible à toute autre, y compris celle de l’artiste. Ce qui fait dire à Héraclite : «  Ce n’est pas moi qu’il faut entendre, mais le Logos ».

 

Il s'agit donc bien d'un entendre qui s'apparente à un cheminement-méditation - entrer dans le sens[31] - d'où surgit, quelques fois, rarement, à partir de rien une rencontre. Celle-ci ne peut être préméditée, préparée. Cheminer n’est pas anticiper mais à chaque pas ouvrir la voie sur laquelle on trouvera en avancant appui et soi La rencontre n'exige en aucune manière de connaître la biographie de l'auteur. Qu'est-ce qui nous permettrait dès lors de mieux pénétrer cette écriture ?

 

C’est l’écriture elle-même se traversant. C’est au lecteur à passer par elle. Mais ces mots: écriture et lecture évoquent trop le scribe accroupi. Ce qui constitue dimensionnellement une œuvre d’art quelle qu’elle soit, c'est la dimension suivant laquelle elle se forme, suivant laquelle elle existe. Elle est toute signifiance sans être jamais signifiable par autre chose. Quelle est la dimension constitutive d’une œuvre ? C’est ce qui justement n’est pas un état de chose, ce qui n’a rien à voir avec une logique : c’est le rythme. Le rythme n’est pas un objet. On ne l’a pas. On n’est pas devant. On est au rythme. Qui est au rythme n’est pas au monde, que ce soit sur le mode du projet (Heidegger) ou sur le mode de l’intentionnalité (Husserl).

On n’a jamais réellement compris le rythme. Il est irreprésentable. Il n’y a pas de notation possible du rythme  parce que le rythme implique son espace et son temps. Il n’est donc pas explicable dans un espace et un temps préalables à lui.  Tant qu’on est impliqué dans l’espace et le temps de la mondéité, on est hors du rythme, hors d’œuvre, réduit à l’état de « on » précisément.

Tout rythme est unique. Il y a autant de rythmes que d’œuvres. Le rythme est pourtant Un. Une œuvre d’art est unique en ce qu’elle est rigoureusement l’expression directe de l’Un. Voilà le vrai sens de l’Un… Il n’est pas question ici d’essence, il n’est pas question d’étance.  Un rythme n’exprime pas un état ou un moment du règne du monde, même de celui dont nous sommes l’ouvreur. Ouvrir un monde, c’est fonder l’effectif ( qui de soi n’a ni raison d’être, ni de n’être pas) en possible et, par là, l’ouvrir au sens.

 

A sens en effet ce qui se situe sous l’horizon des possibles. Or le rythme, ce n’est pas cela. Il existe sans avoir été d’abord possible.

Le pouvoir de rendre possible et de donner sens qui définit le rapport (actif) de l’homme n’est pas à l’origine de l’art. Celui-ci est la mise en œuvre d’une tout autre dimension humaine que j’ai appelée transpassibilité.

 

Avant de saisir toute l'importance du rythme dans l'œuvre d'art et de comprendre que comprendre une œuvre, c'est en exister le rythme, il nous faut tout d'abord préciser la notion de transpassibilité. Pourriez-vous, Professeur, nous éclairer ?

 

Il faut déjà que le lecteur ait  le sens de ce que cette notion de transpassibilité annule. Pourquoi n’y a-t-il pas d’événements dans le monde ? En quoi, un événement est-il une surprise absolue ?

En ce que, dans le monde, nous ne situons que ce qui est d’avance possible, possible par nous. Ce qui, dans cette perspective, est réel est toujours d’abord possible. Rien n’est plus contraire à l’art. En lui tout est surprise.

J’ai beau anticiper toutes les possibilités, envisager ou susciter tous les sens possibles, je n’ai pas encore commencé d’entrer dans la sphère du transpassible – laquelle ne relève pas de la logique. Il n’est de logique que de l’objet. Or l’art n’est pas objet. Non plus l’existence.

Il est très important de dire ce qu’on entend par monde. La physique appelle le monde univers, peu importe qu’elle le définisse par ses structures ou par ses contenus. Dans les deux cas, il s’agit d’objectités sur lesquelles on opère. Mais, pour opérer sur quelque chose, il faut déjà avoir ouverture à lui. La science n’a jamais expliqué comment elle avait ouverture à quelque chose. C’est la question  que posait Heidegger dans «  Was ist Metaphysik » : « Pourquoi quelque chose et non pas rien ?» De ce surgissement du quelque chose, la science ne sait rien. Et elle tait ce rien. Elle opère.

 Mais comment a-t-elle ouverture ? Quand je dis : « avoir ouverture », je rejoins la question générale de l’ouvert. Il n’est pas question d’opérer sur lui.

Dans la huitième élégie de Rilke, « le pur, l’insurveillé »,c’est sur quoi nous n’avons pas prise, « das Niergends ohne Nichts », le rien qui ne suppose aucune négation. L’ouvert ne résulte pas d’une négation faisant le vide du monde. Ici se pose la question de son rapport avec le rien. Car le rien non plus ne résulte pas de la négation de l’étant. Toute négation porte sur un étant déterminé et le négatif qui en résulte est affecté par la déterminité de cet étant. Paul Klee l’a bien marqué à propos du Chaos. Le chaos véritable, dit-il, n’est pas le contraire du cosmos, du monde comme Ordre des choses – dont le contraire est désordre, selon la conception triviale du Chaos. Le véritable Chaos est béance, comme l’indique  la racine grecque " ca ", celle de caw  béer, s’entrouvrir. C’est une erreur de le rapporter au verbe cew : verser, répandre. C’est de cette béance ouverte qu’il est question dans un apologue de Chuang tzu " Forme et Sans Forme rendaient fréquemment visite à Chaos qui les accueillait avec beaucoup d’urbanité. Désirant lui en témoigner leur reconnaissance, ils lui dirent: "Tous les hommes ont sept orifices par lesquels ils voient, entendent, respirent et se nourrissent. Vous seuls en êtes dépourvus. (Vous n'avez  communication ni à rien, ni à vous-même.)  Si nous vous percions ces orifices ?Chaque jour, ils lui en perçaient un. Le septième jour, Chaos était mort."

 

 

Forme et Sans Forme ouvrent le Rien. Le Chaos, opaque et aveugle, qui n'est ni néant étant, ni étant néant, qui n'a communication ni  à rien, ni à soi, disparaît dans l'ouverture où, au deux sens de l'expression, il se fait jour, et dans laquelle toutes choses ont communication les unes aux autres et chacune à elle-même - y compris le Chaos, "néant néanti".

Forme et Sans Forme agissent ensemble. Une forme a dans l'absence de forme son départ et son issue à tout moment  de sa formation. On ne peut dériver aucun de ces moments des précédents ou d'une loi de construction. Une forme ne se dirige non plus sur aucun modèle préalable, idéal, réel ou virtuel. C'est de cette conjonction paradoxale que naît la seule forme authentique qui est précisément le rythme. Le rythme, à chaque instant, s'abîme dans la faille pour renaître transformé en …lui-même. Il se déploie dans l'Ouvert pour autant que l'Ouvert s'ouvre en lui sous la forme du Rien. Pourquoi est-elle la seule authentique ? Parce qu'il est la dimension suivant laquelle une forme se forme, la seule dont s'éclaire l'énigme d'un pur jaillir. (Hölderlin. Le Rhin) Le rythme est un avènement. L'avènement sort de rien, n'a pas de forme préconçue,  n'a pas de finalité et  devient de soi-même signifiance et existence, existence signifiante, réelle. C'est à partir de ce rien qu'elle devient le seul événement possible de l'Ouvert qui est un avènement. Il n'y en a pas d'autres..

 

«  Abstrait, tout l'art l'est ou n'est pas. »[32] Cette dimension abstraite est d’autant plus difficile à se faire force que l’art est figuratif. En regardant une peinture, je peux  m’intéresser uniquement à ce qu’elle représente, à l’histoire qu’elle raconte. De même, je peux réduire le livre à une source d’informations. Or l’œuvre d’art ne raconte jamais une histoire, elle n’est pas anecdote. « Son apparaître ouvre le sens et fonde la vérité du il y a…L’unique réponse au défi des œuvres en acte, dissimulées dans leur première clarté, est de mettre en lumière en elles le paradoxe qui constitue leur ultime condition d’être : le Rien est impliqué dans la toute-présence. C’est le vrai sens de l’abstraction. »[33]

Un rouleau de Shitao, une sculpture de Giacometti, une poésie de Rilke, un bol à thé de Rikyu, une peinture de de Staël, ne sont pas des objets contingents qui occupent un lieu, lequel pourrait aussi me recevoir. Au contraire, ils me surprennent , m’arrachent de mon lieu-quotidien, déchirent mon possible. Je suis dans l’instant de leur rencontre en crise : « l’essentiel de la crise n’est pas seulement le passage d’un ordre à un autre, mais aussi l’abandon de la continuité ou de l’identité du sujet. Elle montre  la lutte à mort engagée entre l’attribut pathique et l’attribut ontique »[34].

 

Comment les comprendre, ces crises qui me déstabilisent à chaque fois ? Sans les écrits de Maldiney, je n’aurais pu ni fondamentalement les saisir, ni les dépasser. Sans sa présence, je n’aurais pu laisser sourdre de l’indéterminé mon être le plus propre.

 

 

 

Etrange destinée que cette écriture qui abrite en son sein le mystère et l’avènement de la mutation[35],  cette écriture qui explique (Auslegung) ce qu’elle peut elle-même engendrer : la déchirure de l’existence, la rupture de l’évidence que chacun d’entre-nous expérimente peu ou prou à l’adolescence.

La crise de l’adolescent, dit-il « est co-originairement une crise de soi et du monde. L’adolescent ne veut pas être aimé. Il veut être compris selon son être propre…L’adolescent qui se découvre être là, au monde, pressent qu’il est le là de tout le monde ouvert. Il découvre la dimension du pour-soi…d’un pour-soi qui lui est étranger parce qu’un autre est en train de percer sous lui. »[36]

La crise de l’adolescence est avant tout tragique – « le tragique advient lorsque se brise ce dont il y va  en un sens ultime et absolument englobant, ce à quoi est suspendue la présence humaine. »[37] - parce qu’elle s’impose à un être-en-exil, sans demeure. Ostracisé, il ne peut revenir du lieu qu’il a quitté. « Découvrant la précarité du présent dans l’infinité du temps »[38], il bouge sans cesse sans pouvoir demeurer.  Jamais un être ne peut ressentir comme l’adolescent, avec autant d’intensité, ce que je pressens comme source de toute crise, noyau de chaque événement : la présence simultanée de l’Être et du Rien.

 

L’adolescent n’exulte-t-il pas souvent de son pouvoir-être, qu’il exalte…à l’échouement, fissuré par un haut fond : le rien. Il ressent dans un même élan la volonté de puissance ascensionnelle qui le conduit vers l’existence, la créativité et celle descencionnelle qui le mène au néant.  Le drame de l’adolescence est la solitude, une prise de conscience trop souvent précoce et dès lors tronquée de la dimension tensionnelle de la présence et de l’absence, de la proximité et de la distance…, des limites . « Toute dimension pathique de l’existence a sa pathologie… Le pathologique est une possibilité du pathique révélée dans la crise, »[39] poursuit Maldiney. L'adolescent est écartelé entre ces deux directions antagonistes - la volonté de puissance ascensionnelle et descencionnelle, véritable tension existentiale, dont le point de rupture signe la crise, , dont l’issue la plus dramatique est celle de « la psychose naissante ». La crise de l’adolescent  est la plus atypique car l’événement - ce réel qu’on n’attendait pas tant il vous surprend - est l’adolescence, elle-même qui exige pour se transformer, un nouvel événement, celui de la Rencontre. Toutefois, l’événement ne s’anticipe pas, ne se commande pas. Cette Rencontre, déjà rare par elle-même, ne survient que plus rarement encore au sein de cette crise d’identité. C’est alors qu’une forme impropre, inauthentique de la Rencontre prend le relais. A défaut de la Rencontre, il y a les rencontres, les amourettes qui, certes, ne trompent pas, n’existent pas le fond en le constituant mais qui permettent d’éviter le pire. Cette crise qui n’en est plus une, lasse l’entourage.  Elle s’enkyste volontiers dans une petite vie où domine la voix du  « On » ou peut se perdre dans les méandres de la contestation. Mais elle peut aussi, dans l’instant, se déchirer dans l’événement de la Rencontre.

 

 

Fin des années soixante, suite à leurs échanges sur l’espace et le temps vécu, Henri Maldiney écrit au Dr Gisela Pankow :  « Au large de tout Ici, sans ailleurs, toute rencontre est suspendue hors de soi, au péril de l’espace, dans l’Ouvert »[40] L’écriture de Maldiney n’est-elle pas  phénoménologique[41] dans la mesure où elle n’imagine rien et n’élabore aucune théorie. Elle décrit ce qui apparaît, ce qui se montre. Bien plus encore, elle  existe les existentiaux. Cette phrase, je l’ai lue en 79 lorsque je suis son enseignement puis je l’enfouis. En 95, au moment de la Rencontre, je la relis. Depuis, je la médite.

Seule une conversion du regard, des sens inaugure le décel de l’Être que son écriture recèle. Il n’est pas besoin de connaître le Pr. Maldiney pour se rendre compte qu’il a rencontré, que sa rencontre fut Rencontre. Comment peut-il ciseler les mots, les choisir, les conjuguer au point de nous offrir l’épiphanie de cette rencontre - sous réserve d’une autophanie - s’il ne l’avait pas éprouvé ? C’est pourquoi, comme il le précise lui-même, il n’est pas le maître de l'ouvrage mais le témoin[42] d'une oeuvre, l'istor , comme les figures sous arcade de l'apocalypse d'Angers sont en bordure de chaque scène les garants de l'événement.

 

Relisons ce moment événementiel :  « Au large de tout Ici, sans ailleurs, toute rencontre est suspendue hors de soi, au péril de l’espace, dans l’Ouvert ».

 

L’adolescent peut-il supporter, risquer la Rencontre ? La Rencontre du Dasein précède-t-elle toutes les autres ? 

 

Chaos vient de la racine grecque " ca " : s'entr'ouvrir, bailler ; caoV, ouverture béante, gouffre, abîme…L’enfant est souvent heureux si le monde dans lequel il évolue est harmonieux. Il n’est pas touché par l’appel à être parce qu’il n’a pas à se dégager du destin de l’Histoire. Qu’un enfant ait une histoire, par exemple un deuil, et tout est transformé. L’adolescence infligera une première et inexorable fracture, fracture qui  met l’enfant en présence d’une ouverture béante, du gouffre, de l’abîme.

Mais qu’êtes-vous, adolescence ? Une tranche d’âge, une hormone, une résonance intime ?

Dans un premier temps, certainement une hormone qui fissure l’image du corps, qui le réveille au jour de la sexualité, du désir et de la pulsion. Plus rien n’est pareil. Le fond s’effondre. Son sol, jusqu’à présent, solide, se dérobe.

Un deuxième temps s’instaure : celui de la question existentiale aux mille réponses, jamais satisfaisantes… sans réponse : Qui suis-je ? Pourquoi moi plutôt que rien ? Où suis-je ? Où vais-je ? L’hormone et la question entrouvrent ce qui semblait inébranlable, le fond. L’adolescent n’est il pas bien rapidement au large de tout Ici, sans ailleurs ?  Mais rencontre-t-il pour autant ? 

 

« Rencontrer, c’est se retrouver en présence de l’autre »[43] « Il n’est de rencontre que de présence à présence, dont chacune a sa tenue à l’avant de soi, en soi plus avant. »[44] Telle est bien la grande difficulté de l’adolescent car en recherche de sa propre présence. Il ne recherche l’autre que pour se trouver. Or, « celui qui attend ne rencontre pas l'autre en présence réelle si l'apparition de celui-ci ne met pas en déroute toutes ses protentions…  Une rencontre est co-naissance : l'être rencontré surgissant de rien, comme le rencontrant lui-même. La réalité d'autrui dans la rencontre est une signifiance insignifiable - comme son existence. L'existence se donne dans son don le plus fort, là où son signe est égal à zéro…  La présence d'autrui fait perdre à l'être-là non seulement son être, mais la capacité de le mettre en jeu »[45]

Cette ouverture à la présence d’autrui – cette co-naissance - est l’enjeu le plus capital de l’adolescence. Celle-ci n’est possible qu’au sein de la transpassibilité, ce dont l’adolescent souffre précisément le manque. Passible de l’imprévisible, il l’est bien peu tant il le désire cet imprévisible qui pourrait le sauver. Comment peut-il se retirer, lui qui se ressent déjà si évanescent ? Comment pourrait-il sortir de soi, lui qui le ressent, ce soi, comme perdu ? L’adolescence est la crise de l’existence.  Existence est transcendance.

 

« C’est dans la transcendance et par elle qu’il est possible de distinguer à l’intérieur de l’existant et de décider “ ce qui est un soi-même ”, et comment est “ un soi-même ”, et ce qui ne l’est pas… Ce vers quoi la réalité-humaine ( le Dasein) comme telle transcende, nous l’appelons le monde, et la transcendance[46], nous la définissons maintenant comme être-au-monde. »[47] L’adolescence est la crise de la transcendance, la crise du au-monde. Rares sont ceux qui comprennent cette déchirure, qui s’en souviennent. Comprendre l’adolescent, c’est résonner à cette déchirure, y être intonné.

 

« Verstehen ist immer gestimmtes »[48]?  Eclairez-nous, Professeur ?

Cela veut dire  « être accordé à un ton ». Mais il faudrait montrer comment cet accord est immanent au comprendre. Or cela n’est pas élucidé par Heidegger, en raison même de sa conception du comprendre. « Seul, dit-il, l’être-là est sensé », en ce que son projet ouvre le sens du monde, auquel, par là, il est. Il comprend ce qui est en jet dans son projet. Ainsi dans l’origine de l’œuvre d’art, l’art éclaire la terre en la portant au monde. Il est projet de monde. En lui « es weltet ». Nul part ne surgit la surprise de ce qui excède infiniment la prise et l’entreprise et en quoi s’engloutit tout a-priori.

 

L’adolescent ne se sent pas compris et s’en plaint. Le danger pour l’adulte, pour le thérapeute est de s’en tenir à cette demande. Tout empathique qu'il puisse être, il maintient l’adolescent dans sa déchirure. Comprendre rapproche dans la distance, n’abolit aucune limite, n’instaure aucune nouveau lieu, aucun nouveau temps. Il éclaire différemment la mondéité mais nous y maintient. La demande de l’adolescent est toute autre. Elle est de l’ordre d’une signifiance insignifiable. Il espère l’impossible, attend l’inespéré, l’inespérable tout en s’enlisant dans la mondéité. Tels des sables mouvants, plus il désire s’en extirper, plus il s’y enfonce. La crise du « au-monde » ne peut se résoudre au sein de ce monde. Seule la rencontre véritable ouvre à chaque fois un autre monde et un autre temps auxquels avant qu'ils aient pris forme elle est suspendue. La rencontre ne s’insère nullement dans une situation historico-mondiale.

La Rencontre  transcende le comprendre. La question ne se pose plus. Le là de la Rencontre n’instaure pas un espace d’orientation mais un espace de présence originelle, un point-source dont l’éclatement ouvrira un monde. La Rencontre est un moment de Urstiftung, de fondation originelle.

 

Comme nous tous, j’ai été adolescent et je le suis resté jusqu’à cette Rencontre de septembre 95. Je me promenais en Norvège en juillet 95 le long d’un torrent à la recherche de pierres qui me serviraient de Runes. Alors que je plongeai ma main dans l’eau froide et limpide, au moment de saisir la pierre que j’avais remarquée, je ressentis que le Pr. Maldiney dont je suivais l’enseignement depuis 1978, était mon maître. Ce fut un moment extraordinaire. Le soir même, je lui ai écris de cette petite hutte de bois à flanc de montagne où je passais la nuit. Le moment de Rencontre fut au lointain, surprenant, là où rien ne pouvait présager l’événement. Quelques mois plus tard, en septembre, je lui rendis visite à Vézelin pour préparer un congrès. Le moment de la Rencontre fut très étrange, en fin de soirée. J’avais été toute la journée très intimidé, sur mes gardes.

Le moment de se retirer vint. Des chutes de courant étaient fréquentes et pouvaient plonger sa demeure dans la nuit. Il s’arma d’un chandelier et me précéda sur le grand escalier de pierre qui  conduisait à ma chambre. Soudainement se brisa la distance. Toutes représentations s’évanouirent. Suspension de toute spatio-temporalité. Il ne me conduisait plus vers ma chambre mais m’accompagnait, au large de tout Ici, sans ailleurs, dans l’éclaircie de l’Être. Sans jamais sombrer dans le « On », nous ne sommes pas pour autant toujours dans la Rencontre. Celle-ci est exceptionnelle, unique, sans comparaison mais n’implique pas une situation exceptionnelle. Un geste – cueillir une tomate dans le jardin, prolonger une parole d’un mouvement de la main -, un regard, un sourire peuvent traverser et déchirer la mondéité. Sans crier gare, fond et forme s’identifient, s’instaurent un nouveau monde, un nouveau temps. S’ensuivent des mutations continuelles du lointain et du proche, de la présence et de l’absence, du projet et de la chute, de l’élan et du suspens. La Rencontre n’implique ni fidélité, ni certitude, ni sécurité, n’engage aucune possessivité. Elle ne comble pas la béance mais la transforme en patence.

 

 

 

 

 

Pour mettre fin à cette béance, le rythme est nécessaire. Il met fin au chaos parce qu'il implique une forme  qui part de ce qui n'est pas elle, de ce qui n'est rien,  du sans forme. Pour sortir de la béance de l’adolescence : le rythme. Il ne s’agit pas de la cadence, d’une boîte à rythmes ou de percussions dont les jeunes sont si friands. Ce rythme naît de la Rencontre, émerge de rien qui n’existait avant sa présence. Je l’ai éprouvé comme intime à l’élan vital. «  Ne nous arrive-il pas, à certains moments de la vie, de nous dire, à la réflexion, que le moi avec tout ce qu’il peut faire et atteindre, est bien peu de choses, n’est rien, au fond, en présence du devenir ambiant ? … Je porte en moi la notion d’une destinée universelle, je porte en moi, dans mon élan personnel, la notion d’une sphère de communion spirituelle avec quelque chose qui me dépasse et qui me guide mais qui, irrationnel dans son essence, ne saurait ni être détaché du moi ni être précisé davantage…c'est surtout  quand nous nous efforçons de donner au monde ce qu'il y a de plus personnel en nous, que nous sentons notre élan venir du fond de notre être...Si nous détournons les yeux de l’élan personnel, nous ne nous trouvons plus ni en présence du vide, ni en présence du chaos, mais nous découvrons un phénomène nouveau devant nous, celui du contact vital[49] avec la réalité…Le phénomène  du contact vital reste subordonné à l'élan personnel…

C'est comme une nouvelle source qui ne nous apporte pas des connaissances nouvelles…nous parlerions volontiers en ce sens, d'inspiration jaillissant tantôt du fond de notre être, tantôt venant d’une union intime avec le devenir ambiant »[50]

Au moment où se transforme la crise, où de nouvelles évidences se forgent, ce rythme existe le fond de mon être et je ressens que je porte en moi, dans mon élan personnel, la notion d’une sphère de communion spirituelle avec quelque chose qui me dépasse et qui me guide. Cette sensation n’est pas un délire si une nouvelle crise peut me porter vers d’autres horizons. « Le soi, jamais donné, jamais atteint sous peine d’échec, n’est soi qu’à se maintenir en possibilité ouverte. »[51] Cette première crise de l’adolescence n’est que la première d’une longue série qui toujours nous surprend car  émergeant de nul part. La crise est le témoin de l’existence. Elle est le moment apparitionnel de la rencontre. Nous ne pouvons l’attendre. Elle apparaît. « Le Cervin surgissant n’est pas localisé dans l’espace ; il meut l’espace unique de tout ce qui a lieu. A son apparition, la volonté est toute de silence. Ce qui de lui nous aborde, dans le saisissement, c’est sa présence nue. »[52]

Lorsque la crise apparaît, la volonté est toute de silence. Elle trouble. Elle existe notre fond. « Le fond est un moment dimensionnel de l’organum que constitue le rythme générateur de l’espace unique de l’œuvre. Il est une sorte de mur cosmique, infranchissable, insaisissable, à partir de quoi tout commence. »[53] Ce trouble est au péril de l’Être, au risque du rien. Je peux ne plus pouvoir, ne plus sortir de la crise, y rester forclos. La Rencontre, la crise me met en demeure de me transformer ou de m’anéantir. Il me faut sortir du sans-forme, du rien tout en sachant que la volonté ne peut nous en extirper. Seul le rythme.

 

L’appel à l’existence. «  Dasein ist mitsein, l’homme de l’avec est celui qui existe à rencontrer »[54]. Exister, c’est se tenir en dehors de soi, au péril de l’être. C’est là que peut surgir une rencontre. Pas celle d’un objet , Professeur ?

 

Bien sûr que non ! Ceux qui se rencontrent se rencontrent à l'avant d'eux-mêmes. Il n'est de rencontre qu'entre ex-istants, entre êtres qui ont leur tenue hors, dans l'ouverture, "en avant de soi, en soi, plus avant." La rencontre implique et exprime la potentialité de l'existence. Il n'y a pas de rencontre au niveau du on. Dans la rencontre, nous ne sommes pas entre nous dans un espace intercalaire, mais exposés dans le entre universel, dans l'Ouvert. Chacun apparaît, a son épiphanie dans le regard de l'autre pour autant que celui-ci s'y apparaît à lui-même en son autophanie toujours en ouverture et dont la signifiance n'est pas monaiyable en significations. C'est la condition même de l'anthropo-thérapie.   

 

Au terme de ce cheminement qui n’a eu d’autres raisons que celles de se frayer une voie, je me demande si celui qui comprend votre œuvre est intoné à vous-même ?

 

Celui qui comprend mon œuvre n'est pas intoné à moi. Peut-être l'est-il à ce à quoi je suis en écrivant. Je ne suis pas ma bibliothèque.

A la mort de mon ami Du Bouchet j'ai écrit : " Relisant de lui quelques lignes, "heurtant au muet comme à ce qui est ouvert", j'eus clairement cette pensée. Ce dont je suis en deuil n'est pas qu'il me manque mais qu'il manque au monde. Aucune biographie, aucune bibliographie recouvrant son absence sous une masse d'informations ne peut venir à bout de cette présence parce que son existence poétique est réelle, son existence poiétique est un avènement de l'humain dans l'homme.

L'essence de l'homme est à l'avant de lui-même, "dehors, sur son écart, inscrit comme jour au centre." Se retrouver dans l'écart, c'est être sans jamais s'insérer dans la bien-facture d'un système clos…"[55]

Ecrire pour qui ? Cette question n'est pas première. J'écris pour ceux que cet écrit éveillera.  A quoi ? A ce pourquoi j'écris. J'écris en tant que témoin de la signifiance de l'Être qui me traverse et m'enveloppe irruptivement. Cela conduit à un livre. Je ne suis pas le maître de l'ouvrage. Je suis le témoin d'une oeuvre, l'istor , comme les figures sous arcade de l'apocalypse d'Angers sont en bordure de chaque scène les garants de l'événement. Quelqu'un ne peut rencontrer l'auteur dans son l'œuvre. C'est comme si quelqu'un pour voir, regarde ses lunettes. Non, il doit regarder à travers.

 

Ecrire pour ceux que cet écrit éveillera, éveillera à l’événement. J’ai écrit pour partager mon événement, celui de la rencontre avec cet homme discret, simple mais dévoilant, en energeia, qui m’a aidé à me frayer une voie dans le monde  silencieux de la souffrance humaine : la mienne, celle des adolescents, celle de chaque patient. Préciser aussi que la Rencontre ne nous préserve pas d’exister, de se tenir hors de soi. Elle ne nous soulage d’aucune responsabilité. Elle ne prend rien en charge. Elle existe le fond. Elle n’exhorte pas à être mais nous appelle, dans l’Ouvert, à exister, à ne pas oublier qu’il y va en notre être de cet être.

 

Quand je parle de transpassibilité, me dit-il, je parle de la découverte d'un soi qu'il était impossible de soupçonner d'avance. Et pourtant, nous sommes responsables de ce que nous n'avons pas encore ouvert. Être rend responsable. Beaucoup plus profonde que toute moralité, cette notion de responsabilité.

 

 

Certes, il n’était pas nécessaire de connaître sa bibliographie pour comprendre son œuvre. Mais pour ceux qui l’ont rencontré, il ne s’agit plus d’un comprendre, d’une lecture mais d’une écoute, d’une communion, non plus nécessairement avec lui[56], mais avec « un vide d’après plénitude, en dépassement du monde. »[57]

 

3.4. : De l’orient a l’occident : passage à l’impossible qui exige son lieu : Bascho, chora ,… l’ Ouvert.

Dr. ado Huygens  -  Conférence donnée en mars 2002 au congrès de la sociéte belge d’hypnose.

 

 

“ La voie du thé n’est pas simplement un art mais bien plutôt une façon de vivre. Traiter sans respect des objets inanimés, et se décharger sur eux de sa mauvaise humeur, constitue une grave offense. Un réunion de thé est “ Fais un délicieux bol de thé ; dispose le charbon de bois de façon à chauffer l’eau, arrange les fleurs comme elles sont dans les champs; en été, évoque la fraîcheur, en hiver, la chaleur ; devance en chaque chose le temps ; prépare-toi à la pluie ; aie pour tes invités tous les égards possibles.” L’idéal de beauté auquel tend le thé s’exprime pleinement dans le Chabana, la fleur d’une réunion de thé. Le chabana doit essayer de faire ressortir toute la vie qui est en chaque fleur : la beauté unique que toute fleur possède naturellement, la vie singulièrement éphémère que la nature accorde aux fleurs telles qu’elles sont dans les champs. Cette beauté cachée en toute fleur, on peut l’exprimer par une seule. Le but de la pratique du thé est d’apporter le calme...la calligraphie portée sur le rouleau découle de l’esprit de la personne qui l’a composé comme de l’esprit de celle qui l’a transcrite. Les objets d’art de la cérémonie sont comme un miroir dans lequel se reflète l’âme de l’hôte. Que l’on pratique le thé ou la méditation dans un endroit ou dans un autre est sans importance ; si cet endroit est paisible vous y rencontrerez votre être propre. Confondant apparence et réalité, nous préoccupant de ce que nous rencontrons sur notre route, nous oublions de nous préparer à notre destinée, et nous perdons notre vie, notre humanité et notre cœur en chemin. Fûryû suggère que notre esprit doit couler à travers la vie, comme le vent coule à travers toute la nature. Le fûryû ne met en relief que ce qui est absolument nécessaire à l’équilibre et à l’harmonie. C’est en ayant présent à l’esprit les montagnes, les cours d’eau, les fleurs et le cycle des saisons, et en étant fidèle à l’esprit du fûryû, que nous faisons un bol de thé.”[58] 

 

 

Ainsi s’exprime Soshitsu Sen,  maître de thé, quinzième descendant du grand maître fondateur, Rikyu sen.

 

Si tout  comme le précise Maldiney, « une civilisation ou une culture se définit par un ordre spirituel qui s'intériorise à la nature et se montre en elle comme un ordre du monde »[59], la cérémonie du thé fait partie intégrante de la civilisation Japonaise comme instant lieu-sacré, -« un lieu considéré comme endroit du monde, possédant ses aîtres propres, »[60] comme instant créateur. En quelques mots qui dessinent un paysage bien étrange, nous voilà emportés dans une réalité aux allures de fiction.

 

« De l’orient à l’occident, Etats de conscience, Thérapie », un thème audacieux et très vaste qui sous-tend trois foyers qui mériteraient, chacun, toute une journée d’étude.

 

« De l’orient à l’occident » implique un passage dont il est nécessaire de préciser la teneur. De quel passage pourrait-il s’agir ? Il est en un fondamental dont parle Takeuchi.

 

" L'idée de l'Être représente la clef de voûte de la pensée occidentale. En effet, non seulement la philosophie et la théologie mais aussi toute la tradition de la civilisation occidentale gravite autour de cette pensée centrale. Tout est différent dans la pensée orientale et dans le bouddhisme. La notion centrale  qui génère  tant les religions, les intuitions, les croyances orientales que leur pensée est l'idée du "Rien".[61]

  

Cette notion du Rien ne correspond pas à celle que nous avons en occident le plus souvent identifiée soit à

1. l'idée d'une négation de l'être  : il n'y a pas de table

2. un prédicat négatif : A n'est pas B

3. un concept abstrait ou à une idée

4. une conjecture, à quelque chose de virtuel , " je peux l'imaginer mort ou non existant

5. une absence de conscience : sommeil profond, dans la mort, dans le coma…

 

C'est déjà une des raisons pour laquelle ce passage est à ce point difficile . La deuxième : l’orient ne peut s’approcher  d’une manière  gnosique, intellectuelle. La pensée orientale doit se vivre, s'éprouver, se cheminer. Elle s'apparente toujours à une voie, à une méditation et non pas simplement à un raisonnement, à une logique.

 

Chacun d’entre nous a déjà éprouvé la sensation du rien nihiliste, celle qui nous terrasse, émousse notre élan vital, nous rapproche de la mort. Plus rares, beaucoup plus rares sont ceux qui entre en présence du  Rien-absolu,  du Vide. Tel est l’objectif fondamental de toute « Voie » dont la première est le Tao dont l’équivalent japonais est « Dô » que nous retrouvons dans Judô, la voie de la souplesse, Chadô, la voie du thé, Shendô, la voie de la calligraphie.

Je ne sais si ceux qui ont choisi le thème ont délibérément choisi «  de l’orient à l’occident ». Quant à moi, dans la mesure où nous sommes des occidentaux, je préférerai penser le passage inverse, « de l’occident à l’orient ». Celui-ci me semble plus intéressant dans la mesure où il peut répondre à notre propre démarche.

 

Pourquoi  ce passage ?  Pourquoi l’occidental s’intéresse-t-il à la pensée, à la culture orientale ? Le champ de la psychothérapie en général, de l’hypnothérapie, en particulier, s’en voit-il enrichi ?

 

Le regard de toutes sciences positivistes – telles celles qui se sont développées en Europe –   s’avère quelques fois pétrifiant, voire nihilisant. Il important de saisir, Husserl nous le rappelle,  combien « la différence entre l’appréhension intellectuelle et l’appréhension sensible est essentielle ».[62] L’homme se construit non seulement à partir d’objets concrets, thématisables, réels, face auquel il peut se présenter pour les « intuitionner » sensiblement mais aussi par sa capacité d’intuitionner l’invisible, ce qui se perçoit au delà ou en deçà de nos sens. Il se démarque de tous les autres « étants » par sa faculté de croire, sa possibilité d’appréhender l’essence, de la ressentir comme vérité apodictique et de fonder toute son existence sur cette « fiction ». Fiction qui est, poursuit Husserl, « la source où s’alimente la connaissance des vérités éternelles. »[63] « Mais si la fiction est la voie d’accès à l’eidos, cela ne signifie pas nullement que l’eidos ne soit qu’une fiction… L’essence est un objet non empirique mais n’en a pas moins une « existence idéale qui tranche radicalement avec l’inexistence. On retrouve là l’idée directrice de la notion d’« intuition catégoriale ».[64]

 

Ces fictions s’élaborent en fonction de nos cultures, de nos horizons de compréhension, de nos religions, de notre manière d’être-au-monde, elles s’élaborent fondamentalement à partir de notre manière de vivre notre corps car fondement même de l'apparaître  ? S’interroger sur la relation organico-spirituelle du corps de nos patients est très enrichissant. Le premier phénomène qu’il faut laisser apparaître jusqu’à ce qu’il se signifie est cette dimension ontico-ontologique du corps. C’est à partir de notre appréhension  corporelle que nous formulons nos fictions.

 

Les fictions-vérités-croyances que proposent l’Europe finissent, sinon pas lasser, du moins par laisser un goût amer tantôt d’inefficacité, tantôt de rigidité ou de superficialité. L’Europe, depuis Descartes, a clivé toutes choses à partir du modèle corps- esprit. Je ne reviendrai pas sur ses nombreuses dérives.

 

Souvent insatisfaits,  nous finissons par nous laisser surprendre. Le modèle oriental, malgré son étrangéité, développe une attitude beaucoup plus intégrée, holistique, même si elle  nous paraît quelques fois puérile.

 

L’orient ne nourrit pas la conscience comme l’occident, ne construit pas ses fictions sur les mêmes assises tout comme Takeuchi nous l’a précisé. « La conscience est toujours conscience de quelque chose. »[65]  Quelle est ce « quelque chose » fondamental ? La conscience de soi, celle de l'entrelacs du monde et notre propre être-au-monde, de notre manière de nous frayer un chemin dans le monde.

 

"La perception effective se produit quand il y a contact entre un organe sensoriel et une conscience…La conscience mentale ordinaire ne peut percevoir directement les consciences des sens matériels, ni les objets qui leur apparaissent…Notre conscience mentale que nous appelons "pensée" ou notre "esprit pensant" est donc incapable de séparer les images mentales des perceptions simples et nues réelles… Cette conscience mentale qui a pour objet ce genre de mélange d'images mentales et de consciences perceptuelles s'appelle un type de cognition conceptuelle, tandis qu'une conscience perceptuelle nue à laquelle ne se mêle aucune image mentale s'appelle un type de cognition perceptuelle…L'ignorance est définie comme une compréhension erronée de la nature des phénomènes…Une image mentale est un complexe d'images, d'idées, d'a priori, de croyances et d'émotions interconnectés en un seul motif qui fait l'effet d'une image…Puisque la conscience mentale de la cognition conceptuelle n'a pas la capacité de séparer la conception de la perception, on dit qu'elle se trompe sur le mode d'apparition de l'objet aussi bien que sur le mode d'existence de l'objet..."[66]

 

Ce texte qui provient d’Orient ne résonne-t-il pas étrangement avec celui de Husserl  qui provient d’Occident? "L'arbre pur et simple, la chose dans la nature, ne s'identifie nullement à ce perçu d'arbre comme tel qui, en tant que sens de la perception, appartient à la perception et en est inséparable. L'arbre pur et simple peut flamber, se résoudre en ses éléments chimiques, etc. Mais le sens - le sens de cette perception, lequel appartient nécessairement à son essence - ne peut pas brûler, il n'a pas d'éléments chimiques, pas de force, pas de propriétés naturelles… La réduction phénoménologique peut acquérir l'utile fonction méthodologique de fixer le sens noématique, en le distinguant strictement de l'objet pur et simple, et d'y reconnaître un facteur qui appartient de façon inséparable à l'essence psychologique du vécu intentionnel - ce vécu étant désormais conçu comme réalité naturelle."[67]

 

Ces deux pensées nous sensibilisent au danger de la perception, de croire qu'il y a équivalence entre "la chose réale " et  "la chose perçue". Noème et Cognition conceptuelle nous rappellent, nous permettent de prendre conscience que l'objet perçu est traversé par notre histoire avant d'être identifié, d'être nommé, d'être reconnu. La méditation, pour les orientaux, la réduction eidétique pour les phénoménologues, deux méthodes qui nous conduisent vers l'essence, vers l'eidos du « perçu ».

 

La phénoménologie n'est une science de la conscience que pour autant qu'elle tienne compte de toute sa profondeur, profondeur sous-tendant et abritant l'immanifesté, l'invisible, le caché. C'est alors et alors seulement que prend sens la phénoménologie en tant qu'elle s'évertue inlassablement à "la mise à jour de l'immanifeste...chevillé inexorablement au manifeste."[68]

 

L’orient s’est intéressé au  lieu où s'origine la conscience elle-même. Nishida a beaucoup approfondi ce lieu - Basho. : “ Dans la connaissance du lieu (basho), c’est le lieu (basho) qui se connaît, s’aperçoit lui-même au fil d’une clarification du jeu de miroir entre tous les éléments ou moments qui sont en relation et qui se voient dans le reflet qu’ils se renvoient l’un à l’autre. Basho s’éveille à soi, il connaît l’éveil à soi et s’y voit. Il voit notamment que le moi substantiel en lui s’est abîmé et n’est plus rien, s’est vidé de sa substance pour révéler sa nature de pure vacuité ou néant absolu. Ce lieu du néant au fond de soi est le site où la conscience, en-deçà du cogito constructiviste et représentant, peut rejoindre la chose dans sa talité, la vérité des choses et du monde. C’est le site de l’intuition active. S’exercer à être le lieu où la chose et le monde se conscientisent. Basho est l’interprète ou l’expression ou encore le reflet du monde. ”[69]

 

Ce lieu où s'origine « l'étant » serait donc bien  le Rien? La question est difficile et d’aucuns savent combien celle-ci me taraude. Je ne pourrais en une demi-heure aborder les notions de Rien, de Vide, de Néant d’une manière satisfaisante. Ce n’est donc pas mon propos, pas plus de vous initier à la culture orientale mais plutôt de vous sensibiliser à l’écart qu’il vous faut dépasser si vous désirez l’approcher.

 

Je vous propose de conjuguer l’Orient, un état de conscience et la thérapie en abordant la notion de « Jikaku ».

 

« Le concept de Jikaku chez Nishida, absolument distinct d’une conscience de Soi comme conscience objectale, est l’acte de retrouver le Soi subjectif et agissant…Quand le Soi rencontre le monde ou autrui, c’est dans l’acte de la rencontre qu’il se voit, sans qu’il y ait un « Soi Vu ».La différence ontologique de l’étant (ce qui est) et du « il y a » (l’être ou c’est çà), la différence entre le Soi qui voit et le voir (entre ce qui apparaît et l’apparaître) est la différence entre le monde comme objet de connaissance ou le soi comme sujet de la conscience d’une part et d’autre part l’acte qui fonde cette constitution. »[70] Ce qui intéresse le thérapeute, ce n’est pas cette entité « soi » objectivée et constituée dans la conscience comme objet de l’intention mais le « Soi agissant ». Le soi en tant fruit d’une cognition conceptuelle ne sert que l’intellectuel. Quant à l’absolument autre – le Soi –, il n’est pas donnée à l’humain à sa naissance. « Nous pensons que seule la relation intersubjective et intra-agissante avec un autre actuel peut le mettre en jeu comme moment structurel du soi. C’est seulement à travers la relation agissante avec autrui que le soi devient soi comme « identité dans la différence » ».[71] 

 

C’est pourquoi, un moment de partage du catégorial avec un patient est à ce point important. Il s’agit d’un véritable dialogue dans son sens le plus fondamental, celui de l’Être, celui du Vide « L’ouverture à soi du thérapeute à lui-même peut provoquer dans la relation thérapeutique celle du patient »[72] 

 

Ne s’agit-il pas de la rencontre avec « l’absolument autre nishidien » ? Ne serait-il pas « cet originaire, ce fondement qui ne peut être copié et doit être recherché dans un dehors absolu, dans un lieu absolument autre au-delà des distinctions relatives entre l’être et le non-être ?…Il est impossible de le représenter ou de le reconnaître de façon objective, mais étant donné qu’il supporte chacun de nos actes pratiques dirigés vers le monde et autrui, et qu’il peut être vécu dans le Jikaku du soi agissant, il ne peut être considéré purement et simplement comme néant ou non-existant. Il est plutôt ce quelque chose dont la puissance permet les actes humains physiques et psychiques, ce quelque chose du fond de la vie qui ne se situe pas au niveau de l’existence de l’organisme du vivant, mais au niveau de la Vie qui se prolonge spatialement et temporellement en réagissant tous les vivants de génération en génération. Ce métasymbolique est insaississable par une reconnaissance objective ou verbale, car celle-ci ne traite que de ce qui « a forme », de ce qui est visible ». On ne peut négliger le  « sans forme » et l’  « invisible » lorsqu’on s’occupe de schizophrènes dont le fondement même de l’être-au-monde est ébranlé. »[73]

 

Pouvoir côtoyer mon patient dans son atelier,  découvrir ses toiles et soudain, au sein même de cette co-présence, partager avec lui ce moment de grâce où un coin de monde s’éclaire, où une de ses toiles ouvre l’espace de la rencontre, où tout mon être est traversé par l’Être de cette toile qui me rappelle qu’il y va en cet Être (de la toile) de mon être le plus propre, n'est-ce pas un véritable événement thérapeutique tout en échappant à tout setting thérapeutique. Ce moment ne peut être prémédité, cadré. Il est avènement.

 

Un détour par une pensée orientale était-il nécessaire pour nous approcher de la vérité, pour répondre à nos questions  existentiales ?

 

A chacun sa réponse, à chacun sa métaphore, à chacun sa fiction car n’est-il pas fondamental de comprendre que « la « vérité » ne peut exister qu’à travers la fiction, »[74] cette fiction propre à chacun d’entre nous, singulière, celle que nous aurons construite, tissée à partir de celle des autres, celle que nous dénouons ou qui se dénoue à chaque crise, à chaque événement pour se reconstruire,  celle qui nous permet d’avancer, d’avoir l’illusion de mieux comprendre.

 

La pathologie ne survient-elle pas lorsque l’être-humain n’est plus capable de construire et déconstruire ses fictions et d’en prendre conscience parce qu’il se cramponne à ce qu’il estime la vérité ultime : les uns l’égo, l’absurdité de la vie, les autres, la mort, l’argent, la puissance, le néant, la famille, l’absolu, l’amour… ?  La pathologie n’est-elle ce pathos tragique qui nous dépasse, qui nous envahit et nous obture l’accès à l’Ouvert, cet Ouvert si intiment approché par Rilke :  "le nulle part sans négation : le pur, l'insurveillé, qu'on respire, qu'on sait infiniment et qu'on ne désire pas" [75] :

 

« L’ouvert n’est pas signifiable, nous rappelle Maldiney, il est signifiance. L’Ouvert est le où absolu en deçà de l’être et du sens. Il est l’apertural qui appelle à être. »[76]

 

Entre la cérémonie du thé et mes rencontres avec le Pr.  Maldiney, j'éprouve depuis près de vingt ans la puissance du Vide, du Rien et ses dérives dans le nihilisme, je ressens la présence de l'Ouvert. C'est cette présence qui donne  sens à  ma pratique d'hypnothérapeute  parce que cette présence résonne bien souvent avec celle en déficience de mes patients.

 

De l'Occident à l'Orient, une autre quête, celle du vide et non plus celle du plein, celle de s'épurer et non plus celle de se remplir. Laisser la conscience se modifier jusqu'au point-source. Sans cesse revisiter les fondements de toute thérapie pour  saisir non plus les formes superficielles de l'être-au-monde mais épouser son fond, espérer une rencontre.

 

 « Au large de tout Ici, sans ailleurs, toute rencontre est suspendue hors de soi, au péril de l’espace, dans l’Ouvert »[77]

 

 

3.5. : Ontokinesthese du mélancolique ou le corps en deréliction en recherche de presence. Dr. ado Huygens  -  Conférence donnée a Paris 1998 au congrès international de somatanalyse.

 

Introduction

 

Nous sommes un dimanche au début  d'octobre. Je commence à relire les textes de la mélancolie et me promène le long d'un lac en pleine forêt. Les couleurs sont ceux de l'automne et son odeur est ravivée par le soleil et sa douceur. Les feuilles tombent, jaunies, ci et là, et pourfendent le grand calme de l'atmosphère, pourtant déjà chargé de la mort. C'est le silence d'un funérarium, c'est le lieu privilégié de la mélancolie car , je cite  Munier,

" la mélancolie sait le monde périssable et l'aborde selon cette dimension ici et maintenant." [78]

 

C'est à ce moment que j'écris dans mon petit calepin : " Je suis mieux seul qu'avec un autre absent car la solitude ne pourra jamais me conduire aussi profondément dans l'abîme que cette sensation de non-présence dans la présence de l'autre, que ce " le là" en déperdition de lui-même. La mélancolie, serait-ce cette intuition de l'illusion de la présence qui conduit à la perte de tout mouvement. Les orbes de l'horizontalité du lac reflètent le miroir dans lequel je pourrais m'évanouir. Le mélancolique se réfugie dans le fond sans-fond, l'hystérique dans les cîmes sans hauteur. C'est pourquoi la mélancolie fuit l'étendue au risque de s'y perdre à jamais tout comme Louis II de Bavière. Il écoute le rien qui envahit sa vie car le rien est la seule chose qui le rassure ou tout du moins la force que respire la faille de sa déchirure. L'horizontalité absorbe le mélancolique dans sa platitude, la verticalité le tient en vie..."

 

C'est ainsi que je commence ce long parcours qui me mène à vous aujourd'hui. Maintenant , je vais lire, écouter, observer, sentir la mélancolie tout autour de moi et créer ce nouveau texte qui m'exorcisera, pour un moment encore, de

 

" Dans les caveaux d'insondable tristesse

Où le destin m'a déjà relégué ;

Où jamais n'entre un rayon rose et gai ;

Où, seul avec la nuit, maussade hôtesse,

 

 

Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur

Condamne à peindre, hélàs ! sur le ténèbres ;

Où, cuisinier aux appétits funèbres ,

Je fais bouillir et je mange mon coeur ,

 

Par instants brille,et s'allonge, et s'étale

Un spectre fait de grâce et de splendeur

A sa rêveuse allure orientale,

 

Quand il atteint sa totale grandeur,

Je reconnais ma belle visiteuse :

C'est elle ! noire et pourtant lumineuse. [79]

 

2. Stimmung

 

Comme c'est étrange, ma première écriture s'inscrit dans une forêt d'automne, ma deuxième, celle-ci, est ponctuée par mon regard qui se lève de ma table de travail et se perd dans l'étendue de la mer du Nord. Deux lieux qui illustrent  si bien l'atmosphère, cette Stimmung mélancolique.

 

Or c'est précisément cette Stimmung qui, tel un diapason, donne la profondeur de la résonance du mélancolique.

 

En effet, la Stimmung est, dixit  Virgile, les " Lacrimae Rerum ",  les larmes des choses.  C'est ce qui n'est pas dit, pas concret, non pas perceptible mais aperceptible  et qui donne à l'espace sa possibilité d’être passible de, qui permet l'apprésentation et/ ou, nous dit Heidegger, ce qui permet " à une chose, un lieu, une expression d'autrui de devenir organe de notre communication totale avec le monde et, partant, avec notre propre "fait" d'exister."[80]

 

Je ne peux que vous citer de longs passages de cet article de Michèle Gennart et des citations de Heidegger pour partager ma sensation diffuse mais profonde que  pouvoir percevoir la Stimmung, enrichit ma pratique psycho - somatothérapeutique  de son essentiel :  la possibilité de l' einfuhlung, d'être-là un, le même et à la fois différent - dans-le-monde avec l'autre.

 

Ce que nous indiquons ontologiquement sous le titre d'affection est la chose du monde la mieux connue et la plus quotidienne ontiquement: c'est la Stimmung, le fait d'être disposé...L'affection - la Stimmung- ouvre le Dasein en son être-jeté, et cela de prime abord et le plus souvent selon la guise d'un détournement qui l'esquive. La Stimmung assaille. Elle ne vient ni de l'extérieur, ni de l'intérieur, mais en tant que guise de l'être-au-monde, elle monte de celui-ci même...

La Stimmung a à chaque fois déjà ouvert l'être-au-monde en tant que totalité et c'est elle qui permet pour la première fois de se tourner vers. L'affection -la Stimmung- est un mode existential fondamental où le Dasein est son là.

 

La Stimmung n'a pas seulement  une signification fondamentale pour la philosophie ; elle l'a d'abord pour notre existence à tous, où sa puissance disposante et déterminante oeuvre à la façon d'une archè, arch,  c'est à dire  " ce à partir de quoi" ou plutôt en se basant sur le verbe arcein : ce qui ne cesse de dominer...

 

Il n'est pas du tout essentiel que la Stimmung soit vécue, au contraire, -le vécu désigne la transposition ou l'intégration dans le sujet d'un comportement intentionnel et en prise sur le monde- ce sont précisément ces dispositions affectives, ces Stimmung, auxquelles nous ne prêtons nullement attention qui sont les plus puissantes... La Stimmung relève du se-sentir, il est un mode de l'être-là, du Dasein...

 

L'homme devenu triste se ferme, il devient inaccessible sans pour autant manifester la moindre dureté à notre égard. Que signifie qu'ainsi disposé, il soit inaccessible ? La façon dont nous pouvons être avec lui et dont lui est avec nous est autre. C'est cette tristesse qui constitue le comment  (à la façon duquel nous sommes ensemble). Il nous fait entrer dans la façon dont il est, sans que nous devions être tristes. L'être-l'un-avec-l'autre, notre être-là est autre. Il a changé de ton... Cette disposition n'est pas un étant qui survient dans l'âme à titre de vécu; elle est bien plutôt le comment de notre-là l'un avec l'autre...

 

Une Stimmung est un air, pas seulement une forme ou un mode, mais un air au sens d'une mélodie, qui ne plane pas au-dessus de l'être -présent prétendument véritable de l'homme mais qui donne le ton de cet être...pour être à même de le rencontrer, il est nécessaire d'accéder à une sensibilité plus fondamentale -la Befindlichkeit- sensibilité au fait d'être-là... l'être-disposé de la Befindlichkeit constitue existentialement l'ouverture au monde de l'être-là...La Stimmung est cette disposition à travers laquelle se rencontrent originairement l'être-là que nous sommes et l'être-là qu'est le monde lui-même...

 

Nous pourrions nous représenter cette communication pathique comme symbiotique. IL n'en n'est rien...Pour preuve, le sommeil qui est un desmos,  desmoV , une liaison, un singulier enchaînement de l'aisthésis, non seulement du sujet percevant mais de l'être entier, dans la mesure où celui-ci ne peut recevoir d'étant autre qu'il ne soit pas lui-même...

 

Celui à qui fait défaut cette possibilité d'absence -comme dans le sommeil ou le délire- laquelle constitue une certaine présence à soi et à ses liens d'appartenance transhistoriques, ne peut manquer de sombrer dans une précipitation effrénée qui s'absorbe dans les choses comme pour y trouver appui, mais qui est incapable de laisser retentir la rencontre, est abstreinte à trouver des objets toujours nouveaux...

 

La Stimmung est non seulement une façon d'habiter le monde, mais aussi de l'ouvrir ou de le révélèr. Si l'on se soucie de comprendre autrui, il importe dès lors de pouvoir résonner à sa Stimmung, et donc de s'éveiller au monde qui s'y révèle... Le problème pour le thérapeute est d'avoir, par einfühlung, la même expérience que le patient, de trouver un terrain de co-présence, de parvenir à prendre pied dans son monde tout en restant parti, de se mouvoir entre son recouvrement partiel et toujours mouvant des mondes singuliers, ou de leur communication, et non de leur précipation en un tout homogène.  [81]

 

3. Mélancolie : un rien en déchirure

 

Or, la Stimmung du mélancolique est " un rien en déchirure ".  Rencontrer un mélancolique, dans la mesure du possible, c'est rencontrer un objet, déjà perdu, en perte continuelle de lui-même.

 

Cet essai théorique sera étayé par les textes d'un de mes patients que nous appellerons Olivier. Olivier a 33 ans et en paraît la vingtaine. Artiste-peintre, il consulte pour insomnies, un symptôme qui cache une véritable symphonie de comportements pathiques : l'hyponcondrie, des états maniaques, des vertiges incessants, un narcissisme doublé d'une auto-dépréciation continuelle, des délires mégalo, des troubles obessionnels-compulsifs, une perversion sublimée dans une homosexualité  dont le chef d'orchestre  pourtant pourrait être la mélancolie.

 

" Je suis une merde et je ne peux imaginer qu'il m'aime puisqu'il ne peut aimer une merde... depuis ma plus tendre enfance, j'ai eu la peur de la mort, donc j'ai inconsciemment voulu rester un enfant, pour ne pas grandir, ne pas vieillir et donc ne pas mourir...j'ai eu en rêve l'image d'une femme mec et j'ai eu peur. Cette peur vient du fait que je me sens coupable de ne pas pouvoir exister pour le corps d'une femme. J'ai peur de  ne pas pouvoir lui faire l'amour car je ne me sens pas capable de mettre mes doigts dans son sexe et encore moins ma langue  ( Cà me dégoûte profondément et je me sens coupable et impuissant devant ce fait-là ) ...ma peur, est-ce un fait, la peur du sexe simplement, car chez mes parents, la maison était comme asexuée et mon copain a amené le sexe dans ma maison ( Depuis ont commencé ses insomnies) ... une fois, j'ai fait l'amour avec un garçon, j'ai dit à ma maman que j'ai été violé, donc je ne l'ai pas trahi physiquement, donc ma maman pouvait me pardonner, car avec ma maman, c'est comme si elle était ma maîtresse, car j'ai dû ressentir un inceste avec ma mère...quand mon père tapait ma mère, je me souviens très bien, c'est comme si je recevais les coups moi-même car j'étais en ma mère, je m'étais fondu en elle..."[82]

 

Le mélancolique, nous précise Hassoun, "a eu affaire à une mère qui n'a pas su l'accompagner dans son sevrage...le  sevrage suppose que la mère soit capable d'entendre que c'est elle qui perd le sein...l'enfant ne peut céder que ce qui s'est constitué comme perdu par l'autre… Le mélancolique est cet objet non séparé qui a manqué d'être...il est cet enfant abandonné trop tôt par une mère trop occupée à contempler sa propre image...le mélancolique serait donc celui auquel le défaut de reconnaissance de l'autre rend impossible ou aléatoire la formulation d'une demande, celui dont le désir reste énigmatique, et qui ne rencontrant que des fins de non-recevoir plus que des objections à son désir voit son rapport à l'objet atteint au point où le mélancolique se trouve figé dans un endeuillement sans fin, sans recours possible à l'angoisse , c'est-à-dire à ce qui pourrait susciter de l'objet" [83]

 

Olivier ne peut se construire car il se sent sans fondement. Il repose sur le vide de la fissure créée par une rupture incessante, cette rupture qui , nous dit Baudrillard, " a deux formes : l'une par l'éloignement, l'autre par excès de proximité. rupture de charge, rupture de charme. Une telle proximité, jour pour jour, tout au long des milliers de kilomètres du désert, peut devenir aussi insupportable qu'un crime. Et ce fut bien en effet quelque chose comme cà "[84]

 

Olivier l'écrit lui-même : " Tant que je n'aurai pas tué ma mère, je chercherai toujours quelqu'un  qui est à la fois protecteur et maternel comme ma maman " [85] ou du moins, le croit-il ? Car tel est bien son illusion tragique : l'amour maternel qui ne pourrait tromper l'inconscient. Il veut tuer cette mère qui n'a pu donner que la vie et non point l'élan vital par un manque de présence, c'est-à-dire entr'autres par manque d'une "distanciation juste".

 

4. L'élan Vital et "être-au-monde"

 

Or, je cite Binswanger, Chez Minkowski, le point de départ de son étude phénoménologique d'un cas de mélancolie, est la notion bergsonnienne encore très vague de l'élan vital qui oriente toute notre vie vers l'avenir. C'est de ce fait le problème du temps qui mène  à l'étude de la structure de la personnalité humaine. Il suffit que l'élan vital qui maintient tout l'édifice de la personnalité humaine commence à chancheler ou à vaciller pour que tout l'édifice devienne branlant. Ainsi la notion complexe du temps et de la vie se désagrège et libère la puissance du terrifiant chez le mélancolique."[86] 

 

Olivier ne  peut sentir que le "trop", le trop loin ou le trop proche.

Il souffre donc d'une souffrance existentiale qui se rapporte , dixit Digo, " au non-manifeste, au latent, le plus souvent inaperçu et qui, surtout possède un caractère fondamental, structural de l' Etre de l'existence humaine " [87]   

 

Sa Souffrance est dès lors celle, nous dit Binswanger, " d'être  être-au-monde " [88]

 

Nous pouvons bien le saisir dans le texte d'une de mes patientes : "Novembre, mois propice au deuil. La nature tout doucement s'endort, non sans fêter ses derniers feux, ses derniers flamboiements. Mais, au printemps, renaîtrons feuilles, herbes et fleurs et avec eux l'espoir.

Moi, je ne veux pas mourir car je ne renaîtrai pas ! Ce coup de couteau dans le ventre, ne le connaîtrai-je que par livre ou film interposé. Dois-je faire mon deuil de ce plaisir tant décrit ? Dois-je sombrer dans l'oubli ou l'anonymat ? Dois-je oublier mes rêves d'amour, de passion, de fusion ? Et cette détresse qui m'étrient, que dois-je en faire ? Mon ventre crie, mon corps se torture ...Qu'ai-je fais de ce corps qui ne répond pas ? Pourquoi, malgré tant de désirs, n'y a-t-il pas de chants dans mon corps ?  Dois-je tout oublier, m'anéantir pour que les autres puissent vivre ? La vie, ma vie doit-elle être cette plage où vient mourir une vague calme, sans secousse, sans vibrations ? Je ne veux plus de noir, porter du noir...Je voudrais hurler que je me noie et que l'on m'entende. je voudrais tuer la femme qui m'a mise au monde mais ne m'a pas donnée la VIE. "[89]

 

Malgré ce même désir de tuer la mère, ces deux textes sont différents et marquent la subtile différence entre certains états dépressifs et la mélancolie. Dans la dépression, il y a formulation des deux mondes - le monde intérieur et le monde extérieur - et de l'énorme précipice qui les sépare. Aucune symbolique ne leur paraît assez puissante pour construire un pont, ce qui entraîne la dépression, provoquée comme en météorologie, par une différence de pression. Le dépressif est généralement sinon en quête tout du moins dans la dépendance complète de l'amour et dans la fixation rigide d'une émotion : la tristesse. La mélancolie, quant à elle, comme le souligne Binswanger, "ne se laisse jamais comprendre à partir de l'émotionnel ou d'une stratification de la vie émotionnelle. Dans la mélancolie, l'essentiel est la dépotentialisation émotionnelle et intentionnelle. Le mélancolique vit une dépossession de la capacité de contact, d'intuition et d'amour." [90]

 

5. Intuition, Contact, Amour

 

C'est dire qu'en matière de troubles de l'humeur, il est important de se demander, comme le souligne Roland Kuhn, " dans quelle mesure une dysthymie naissant d'une prédisposition maniaque ou dépressive doit dans un cas concret être qualifiée de pathogénique, c'est-à-dire considérée comme la vraie raison de la maladie, et dans quelle mesure uniquement pathoplastique, c'est-à-dire comme responsable de la configuratioon symptomatologique d'une maladie d'une autre origine" 14

 

Ce diagnostic différentiel, subtil et difficile, peut bien sûr s'effectuer  en vérifiant l'action de substances chimiques sur la symptomatologie mais il peut aussi et /ou  en plus s'établir en fonction du degré d'apprésentation du patient ou de sa manière d'entrer en contact avec le monde. Il s'agit dès lors de s'interroger sur l'ontokinesthèse de notre patient ou en d'autres termes sur les sensations du mouvement de son être-au-monde.

 

" Je me persuade chaque jour davantage que nous pressentons tout dans la mélancolie et que dans le déchirement, nous savons tout. Il n'y a de déchirements que du coeur : et le coeur ne connaît pas l'espace " 15 écrit ce prince des ténèbres, ce maître de la mélancolie : Cioran. Il permet de saisir toute la richesse de la mélancolie et de libérer sa puissance. " Le mystère du sourire mélancolique résulte de l'énigme introduite par la douceur dans la mélancolie. Tout ce qui est suave, ingénu, pur, verse sur le vague de la mélancolie une fluide impondérable et mystérieux qui se dilate en nous comme un parfum enivrant et fin... La mélancolie ne transfigure-t-elle pas le visage le plus dépourvu d'expression en prêtant une profondeur au vide intérieur. "[91]

 

Si, comme l'écrit Maldiney, Le seul éclair de l'être est la déchirure du rien[92] et que, dans ce prolongement, la  mélancolie est un rien en déchirure , la dépression est quant à elle un rien qui ne peut se déchirer.

 

Au delà de tout jeu sémantique, le "rien" est bien l'axe fondamental de l'être-au-monde parce que le "rien" tout comme "l'être" ne se libèrent qu'au-delà du phénoménal tout comme l'encens doit brûler pour libérer ses flagrances…

 

L'homme est donc voué à déchirer son enveloppe pour devenir. Sa manière d'être-à-la-déchirure modulera la dynamique verticale de son élan vital. Le mélancolique déchire continuellement le rien qui se reforme instantanément quelque soit déjà la profondeur de sa souffrance. Même ce rien ne peut agir comme fondement.  Il ne connaît pas le repos puisqu''il ne ressent aucune terre sur laquelle il peut se reposer.[93] Dès lors, puisque son sol est "l'ouvert", un rien en déchirure, en recherche de l'absolu, sa matérialité est quasi-nulle.

 

Le corps du mélancolique qui existe sa mélancolie – à l’inverse de Baudelaire –  est éthéré, souvent leptosome, aérien, à la limite du sexué. "La sensation du mouvement de son corps vécu" ou son ontokinesthèse se veut le plus aréodynamique, il pourfend l'air sans résistance. Il ne se meut pas parce que, comme le prétend Straus, il ne peut pas appréhender la spatio-temporalité du monde[94] . Il plane dans les interstices du temps, dans ses "fêlures" et appréhende sans cesse la chute au point de pouvoir vivre un vertige permanent.

 

Le dépressif n'ose pas, ni affronter son être, ni déchirer le rien...Il a peur de tout avenir en rupture du passé. En général, on assiste, nous précise Henri Ey, "au déclenchement d'accès dépressifs, suite à l' l'influence de facteurs exogènes. Ces accès surviennent presque toujours à la faveur d'une prédisposition de la personnalité de base. C'est pourquoi, ils sont appellés états dépressifs réactionnels ou névrotiques."[95] 

 

Mais cette  peur qui paralyse le patient est quelques fois endogène dans la mesure où  "l'objet générateur " est intérieur, flou, impalpable. Le patient vit alors une sensation de non-être qui le conduit dans les affres de la désolation existentiale. Tellenbach nous dit que " dans les phénomènes de l'endogène se manifestent des manières d'être tout à fait primordiales de l'être humain : l'histoire vitale dans sa rythmicité et dans son mode d'écoulement , sa cinétique... L'endogène est ce qui ressort comme unité de la forme fondamentale dans tout historial..." [96] Et Maldiney de préciser : " l'endogène est en réalité l'endo-cosmo-gène. Il engage le monde comme il engage l'endon " [97]

 

La dépression se différencie dès lors fondamentalement de la mélancolie dans son étiopathologie. Si dans la première, la source est extérieure et souvent précise, dans la deuxième, elle est intérieure et toujours mystérieuse. Il faut néanmoins préciser comme nous le rappelle Maldiney, que la mélancolie touche fondamentalement notre rapport au monde, nos perceptions et modifie les constructions sémantiques de la réalité.

 

Le dépressif est en manque d'avoir pour être, le mélancolique est en manque d'être pour avoir...

 

Entrer en contact avec ces deux types de manque entraîne une différence fondamentale dans la qualité de "l'être-au-corps-du-monde " et de la présence dont le dépressif échoue sur les rives et le mélancolique creuse les entrailles.

 

La présence n'est pas " l'objet du déprimé " alors qu'elle est l'éternelle absence du mélancolique à savoir que la Présence reste sa quête du graal.

 

Si la dépression peut être approchée par une "science des faits", la mélancolie exige "une science des essences". et, je cite Blankenburg, " que signifie d'autre le terme d'ordre phénoménologique, sinon que les principes d'ordre doivent être tirés de ce qui apparaît en tant que tel, c'est-à-dire tirés de son essence. " [98] Il poursuit " Binswanger a bien plutôt tenu jusqu'à la fin "au fondement ontologico-daseinsanalytique", à l'être-dans-le-monde. Son thème principal est le transcender du Dasein." [99]

 

C'est que la mélancolie peut être comprise et sentie comme égopathie, comme une faiblesse du je, une insécurité du soi, une manque de confiance en soi. Mais comme le précise Blankenburg, " la différence à laquelle nous nous heurtons ici, est celle entre soi "naturel ou empirique" et soi "transcendantal".[100]

 

Le manque de confiance en soi qui touche le mélancolique est de l'ordre du transcendantal et non de l'empirique. Le mélancolique peut faire mais il est toujours déçu, le déprimé ne sait plus rien faire, car c'est son je empirique qui est ébranlé.

 

Bien que rapportés plutôt à la schizophrénie et à l'hébéphrénie, ces propos de Blankenburg illustrent très bien l'être-au-monde-mélancolique, "Trouver les limites dans le temporel, cela veut dire en même temps : trouver sa place dans la finitude. Ce qui est refusé à ces malades. Leurs impulsions suicidaires peuvent être comprises non seulement à partir d'un excès de souffrance, mais aussi, comme une volonté violente d'imposer la finitude du Dasein...Nos malades souffrent d'une altération particulière, la perte de l'évidence naturelle, qui est une transformation de l'orientation propre au-monde-du-vivre. Les malades se heurtent eux-même à l'inaptitude à se mouvoir dans l'évident. "[101] 

 

Cette notion de perte de l'évidence naturelle est très importante pour mieux comprendre combien l'intropathie ou l'empathie s'avère difficile avec un mélancolique. En effet, cette perte d'évidence naturelle s'accompagne d'une métamorphose de ses sens.

 

 Sa manière d' être-sensible-au-monde  module sa corporalité,  c'est à dire "  l'intermédiaire immédiat par lequel l'homme en dépassant le corps substantiel et le corporel  fonctionnel, s'exprime lui-même dans sa manière d'être, et à travers lequel il s'accorde, par son actuation,  signification, sens et valeur à son donné corporel, individuel, pour son existence personnelle "[102]

 

Je m'ouvre au monde parce que je peux aussi entrer en moi-même et partager avec l'autre. C'est parce que je suis en moi,  dans la stabilité de mon moi profond, et dans la sensation de mon idioV kosmoV, mon monde propre, tout en étant en relation avec le koinoV kosmoV,  le monde commun,  que je peux accéder à la présence qui me renvoient à la temporalité,  notion primordiale en phénoménologie.

 

La présence s'articule  dans un mouvement, un mouvement dans les extases du temps ( Passé, Présent et Futur) et un mouvement  entre le monde intérieur et le monde extérieur, entre l'état de sommeil  et l'état de veille, entre l'inconscient et le conscient, entre l'imaginaire et la réalité, entre la marge et l' espace d'expression,  entre toutes ces formes - magie d'un trait - qui se transforment sans cesse autour de moi. et qui me conduisent ainsi vers le transcendantal .  [103] Mais ce dedans et ce dehors ne sont pas des relations spatiales. La relation de l'intérieur et de l'extérieur ne se réduit pas à une pure relation de proximité : c'est une relation de la totalité du monde. Ce n'est qu'au titre d'être-sentant et se mouvant que l'homme et l'animal ont avec le monde une relation. Quant à mon corps, il est le médiateur entre le je et le monde, il n'appartient pleinement ni à l'intérieur, ni à l'extérieur. L'intérieur et l'extérieur sont dès lors relatifs à l'individu sentant et à sa relation totale avec le monde. [104]   

 

La présence est donc signe d'une transcendance. Et cette qualité de la présence, liée à la souplesse de mon mouvement et cette possibilité d'intuition phénoménologique  me conduisent vers ma possibilité d'apprésentation .

 

Cette idée que Husserl développe est liée au concept d'aperception qui est  la conscience ou la connaissance réflexive de l'état intérieur ou l'action de rapporter une représentation à la conscience de soi [105].

 

Elle permet la liaison de la conscience et du corps en une unité naturelle donnée à l'intuition empirique pour rendre possible quelque chose comme une compréhension mutuelle entre des êtres animés appartenant à un unique monde et que c'est uniquement par ce moyen que chaque sujet connaissant peut découvrir le monde total comme englobant , lui et d'autres sujets, et en même temps le reconnaître comme étant le seul et même environnement (Umwelt) qui appartient en commun à lui et aux autres sujets [106].

 

L'aperception nous renvoie à nos modes et qualité de perception et également sur l'objet perçu. La phénoménologie nous sensibilise à un autre monde de perception. Elle nous emmène plus loin, plus profondément, dans la transparence de l'être trop souvent opacifié par le quotidien.

 

Dès lors cette perception plus fondamentale qui lie, unit et englobe  par ce mouvement dont nous avons déjà parlé,  permettra une épiphanie du corps-vivant, c'est à dire un corps qui vit,  qui bouge, qui s'exprime, qui se dit, qui se métamorphose.  L'apprésentation nous permettra de saisir le corps-existant,  ou le corps-projet, ce corps qui signe l'alter -ego.  Et  " il ressort avec évidence que si je suis en défaut pour ce qui concerne l'alter ego, si je n'ai aucune compréhension de l'être de l'autre, alors c'est que j'ai manqué à réaliser l'interprétation du sens de mon propre Je " [107]  Ce qui signifie qu'une altération de l'apprésentation me ferme les portes de la compréhension de l'autre comme être-au-monde et me condamne par la même à l'ostracisme de mon  propre être-au-monde. dans le projet d'un monde commun . L'autre  n'est plus appréhendé comme alter-ego mais comme "alius" [108], un étranger , un parmi tant d'autres, sans spécificité, sans être-au-monde.

 

Or le mélancolique vit cette altération profonde de son mode d'aperception. C'est pourquoi, il se sent à ce point étranger dans le monde, à ce point seul, incompris, sans moyen de communiquer et partager son "étrangéité".

 

La psychothérapie de la mélancolie à l'inverse de la dépression  se situe dès lors  en deçà d'une psychothérapie de "faits" ou "rationnelle" ou encore même " catégoriale", elle se situe dans le "la" même où l'espace-temps s'articule.

 

6. Le spatio-temporel

 

La contribution philosophique de la notion de spatio-temporalité à sa compréhension psychopathologique est essentielle mais extrêmement complexe. Je retiendrai, parmi tant d'autres, Une étude phénoménologique intéressante de l'espace de Patocka qui nous dit, "La philosophie cherche à isoler les mathématiques de l'espace sensible et, par là, du monde sensible en général...les figures géométriques   présupposent un principe de multiplicité dont le déploiement progressif donne l'étendue géométrique ; elles présupposent un apeiron premier et intelligible, qui se distingue, par tout son caractère ontique, de l'apeiron totalement irrationnel que représente l'espace sensible en tant que réceptable des formes. La géométrie requiert un espace intelligible, essentiellement différent de l'espace mythico-sensible dans lequel nous vivons réellement. L'espace mythico-sensible n'est pas tout d'abord l'espace des formes géométriques  et de leur légalité intemporelles. Il est  au contraire, à l'origine, un espace dynamique, rempli de forces et de mouvements chaotiques. et un peu plus loin de continuer...le rejet du chaos mythique, de "l'espace vide" , du "réceptacle", constitue un élément important de cette exorcisation non mathématique du mythique."[109]

 

S'interroger ainsi sur l'identité de l'espace, être à l'écoute d'une intelligibilité tant philosophique que mathématique, à nouveau nous aide à mieux comprendre la problématique mélancolique qui se situe certainement dans cette arch , dans ce nœud de la prwth ulh . Le mélancolique ne peut se dégager de cette prwth ulh ,il y reste figé. Tout son mouvement n'est qu'illusoire et illusion, son essentiel, n'étant pas le dehors ou le dedans, mais le avant-dehors-dedans, le avant contenu-contenant.

 

Il est  en recherche de cet espace qui est "  une manière de se rapporter à l'univers - le rapport à la totalité des êtres qui rend possible l'insertion de la vie de l'être singulier au sein de la totalité. La relation originaire, qui fonde l'espace, à la travers lequel le sujet se met à part de la totalité des autres êtres pour s'y intégrer à nouveau , n'est pas un rapport dans lequel le sujet se trouve, mais le se-rapporter qu'il est . "[110]

 

La mélancolie est le symptôme de cette incapacité de réaliser, de rendre réel, cette sensation profonde de " l'impossibilité relationnelle" dans la mesure où la  "Uhrraum" est  à jamais perdue..., incapacité car toujours subsiste un doute... "et si jamais" . Le mélancolique fonde sa vie sur ce " et si  jamais ", sur cet espoir sans fondement d'une résurection alors que le dépressif ne fonde plus sa vie , tout est toujours perdu pour lui sans espoir, sans possibilité.

 

Cette pertubation spatiale entraîne , nous dit Maldiney, que  " Dans l'espace du mélancolique, les êtres ne communiquent pas entre eux par leurs horizons. Ils n'ont pas d'horizons. Faute d'espace marginal où il soit potentiellement au monde, il n'habite plus." [111]

 

En redécouvrant ce texte de Maldiney, en le réactivant dans ma conscience, je repense à mes pensées au Lac,  à mes notes dans mon calepin : " C'est pourquoi la mélancolie fuit l'étendue au risque de s'y perdre à jamais tout comme Louis II de Bavière. Il écoute le rien  qui envahit sa vie car le rien est la seule chose qui le rassure ou tout du moins la force que respire la faille de sa déchirure. L'horizontalité absorbe le mélancolique dans sa platitude, la verticalité le tient en vie."

 

Cette sensation intuitive d'écriture où le mot habille un sens prend sens maintenant. Il fuit l'étendue car il ne peut la saisir, car sa perception intérieure ne peut la limiter virtuellement. Cet infini, là face à lui, s'intériorise. Son corps en perd ses limites, et d'enveloppe contenant, il devient un " Adagio" , un soupir de l'âme...

 

Mais il est des horizontalités qui révèlent la verticalité

 

" La platitude d'abord ayant été dite

la verticalité de l'herbe nous ressuscite.

 

" la prise de conscience soudain

de la verticalité de l'herbe

la constante insureection du vert

nous ressuscite " [112]

 

Ce texte de Francis Ponge peut aider le thérapeute à trouver  un chemin pour le mélancolique.

 

" Dans l'apparition unique des contraires, nous dit Maldiney, la platitude horizontale du pré et la verte verticalité de l'herbe, sont non pas unies mais une dans le regard et la nomination, où s'affirme l'ex-istence d'un homme, resurgissant à soi, à l'instant qu'il existe l'insurrection de l'herbe à même la surrection de la parole" [113]

 

Dans cette phrase géniale peut reposer l'essence même de la psychothérapie du mélancolique qui ne peut exister puisqu'il n'a pas d'horizon, ou point de terre sur laquelle se reposer, ou une absence d'horizontalité de laquelle peut surgir la verticalité. La verticalité du mélancolique est celle engendrée, je vous le rappelle, par le rien en déchirure.

 

Nous terminerons cet exposé par Olivier, sa peinture, son sentiment de vertige et son évolution du trait sans épaisseur au trait qui fige l'éternité dans un mouvement continu.

 

7. Thérapie et Art

 

 

" Le maître mot de la critique poétique est le concept Chi : le plein, la plénitude de réalité matérielle, le poids concret dont parviennent à se charger les mots du poème. En peinture,au contraire, le concept central de la critique est le Xu : le vide,c'est à dire les plages blanches laissées à l'imagination et dont la partie peinte tend à n'être en quelque sorte que le  support . "  nous dit Ryckmans, propos rapportés par Maldiney [114] Celui-ci poursuit en citant Granet que "le vocable provoque le destin, suscite le réel. Réalité emblématique, la parole commande aux phénomènes."[115] pour enfin déduire que " C'est le propre de la parole de sous-tendre le silence, comme le vide actif d'une étendue ouverte dont, parlant, je suis le "là"... Ce jour, l'Ouvert, n'a pas de lieu. Il est le lieu, intégral en chaque éclat d'espace."[116]

 

 

Comme certains d'entre vous le savent déjà, si la psychiatrie m'a enseigné la nosographie, ce n'est certainement pas elle qui m'a dessiné les chemins thérapeutiques. La plus grande difficulté pour un thérapeute est de transcender sa qualité d'expert pour devenir " thérapeute". La précision d'un diagnostic est importante, primordiale mais ne guérit pas, pas plus qu'elle n'aide pas le patient. Un patient qui nomme sa pathologie s'y confine et quitte le pathique pour devenir " un malade". Le diagnostic n'est qu'un primum movens, dont la direction de sens est donnée par l'étincelle thérapeutique qui manque souvent cruellement.

 

Cette étincelle thérapeutique, je la trouve dans mes lectures, dans ma culture, dans mes rencontres, dans ma manière d'être-au-monde. Cette dernière lecture associée à mon histoire me permet de " saisir la souffrance mélancolique " d'olivier.

 

Lui, qui est peintre, ne peut encore l'être tant la plage blanche de sa toile lui donne le vertige. Lui qui ne connaît pas l'horizon, l'immensité infinie d'où peuvent surgir les formes, ne peut affronter l'horizon de la toile. C'est pourquoi, il ne peut encore se révéler comme un artiste, comme celui qui fige l'éternité dans un trait magique. Il ne peut que remplir sa toile avec des structures réfléchies, préméditées ou inspirées par d'autres. Il déforme, mutile, déguise le trait des autres mais jamais, il ne se perd dans la toile. Jamais il ne déchire son rien pour que dans cette faille surgisse la "Uhrgestalt", seule expression de l'art. Il se trouve dans une telle recherche de cette "Uhrraum", de cette espace originaire-perdu qu'il demeure dans l'errance.

 

Olivier ne peut vivre que l'errance en déchirure qui  mène à une aliénation du moi, à une oscillation entre un délire mystique de grandeur et un délire paranoïaque de persécution en passant par son centre : la mélancolie. Il rationalise sa peinture et l'interprète sans cesse . Il l'utilise consciemment et intentionnellement comme moyen cathartique ce qui laisse son expression sans épaisseur, sans profondeur.

 

 

En décembre dernier, alors que je pars en vacances, il me demande au téléphone "quelques mots transitionnels", de ces mots qui dépassent leur propre signifiant pour ouvrir l'espace d'un signifié transcendant. Sans réfléchir, je lui dis    - " Peins ton vertige."

 

Ces trois mots anodins ont pu libérer Marc qui, sans préparation,  a transposé sur la toile son vertige existentiel qu'il a appelé "Requiem".

 

Dans l'horizontalité de sa toile, on peut ressentir la verticalité de l'ascension du trait.

 

 

La vie est un écheveau de brins d'émotion, d'histoire, d'énergie et de matière. La gestalt qui la forme ne peut plus se réduire à ses composants.

 

Nous pouvons certes analyser "le typus mélancolicus", mieux le comprendre, le cerner, voire même l'approcher, mais le soigner me semble utopique. Tout au plus, pouvons-nous l'aider à construire un autre modèle d'existence auquel il pourrait adhérer.

 

Avant que l'oeil ne perde sa capacité de voir,

Il verra jusqu'à un poil de duvet.

Quand l'oreille approche de la surdité,

elle entend voleter un menu insecte.

Avant que la bouche ne s'affadisse

en buvant, elle distingue l'eau de chaque source.

Avant que le nez soit bouché,

il est sensible à l'odeur du bois sec.

Avant que le coeur ne s'ankylose,

il est d'une extrème agilité.

Il reconnaît sans difficulté ce qui est et ce qui n'est pas.

Seul ce qui n'est pas poussé à l'extrême

ne connaît pas de retour. "

Lie-Tseu  [117]

 

Ainsi peut-on aussi ressentir la mélancolie, comme cette manière d'être-au-monde à l'extrême de l'espace-temps, dans ce rien en déchirure continuelle d'où peut surgir l'absolu...

 

« Le désir est absolu si le l'être-désirant est mortel et le désiré invisible. »                                                                               Lévinas [118]

 

 

 

Si, comme l'écrit Maldiney, Le seul éclair de l'être est la déchirure du rien ,nous pourrions écrire dans ce prolongement que la  mélancolie est un rien en déchirure et la dépression un rien qui ne peut se déchirer.

 

Le dépressif est en manque d'avoir pour être, le mélancolique est en manque d'être pour avoir...

 

 

1:   Roger Munier , Mélancolie, Paris, le Nyctalope, 1987,

 

2:   Charles BAUDELAIRE , les fleurs du  mal : Spleen et idéal, un Fantôme , les ténèbres.

 

3:  Michèle GENNART, La disposition affective chez Heidegger, dans  " Le  CONTACT", Textes
      colléctés par Jacques schotte aux éditions De Boeck.1990 

 

4:   Jacques HASSOUN, La cruauté mélancolique , Aubier psychanalyse 1995

 

5:   Jean BAUDRILLARD, Cool Memories 1980 - 1985 , Galilée 1987

 

6:    Ludwig BINSWANGER, Mélancolie et Manie, P.U.F., 1960-1987

 

7:    René DIGO , De l'ennui à la mélancolie, Privat 1979

 

8:    CIORAN, Le livre des leurres, Arcades-Gallimard, 1992

 

9:    Henry MALDINEY, L'art, éclair de l'être, éd. Comp'act, 1992

 

10:  Edmund HUSSERL, la terre ne se meut pas, Ed. Minuit

 

11: Erwin STRAUS, Du sens des sens, Millon, 1935-1989

 

12:  Henri Ey, manuel de psychiatrie, 1978

 

13:  Hubertus TELLENBACH, Mélancolie, P.U.F. 1979

 

14:  Henri MALDINEY, Penser l'homme et la folie, Millon, 1991

 

15:  Wolgang BLANKENBURG, La perte de l'évidence naturelle, P.U.F. 1971-1991

 

16:  Frans VELDMAN, Haptonomie, science de l'affectivité, chez P.U.F., 1989

 

17:  André LALANDE, Vovabulaire de la philosophie, P.U.F.   1926 * 1988  

 

18: Edmund HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie, TEL Gallimard   1913 * 1950
      

19: Jan PATOCKA,  Qu'est ce que la phénoménologie ?, Millon,1988

 

20: Francis PONGE, La fabrique du pré, Les sentiers de la création, Skira, 1971

 

 

 

 

 



[1]: Maître CAMKARA : Discours sur le boudhisme, Editions de la Maisnie, 1985, page 17

 

[2]: Paul Tillich : Le courage d'être,  Editions Seuil , 1971

 

[3]: Maurice Merleau-ponty, Phénoménologie de la perception, Tel,1945 - 1978, pages 236 , 7

 

[4]: Opus cit. , Page 231

 

[5]: Lu K'UANG YU, La doctrine du Chan et du Zen, Dervy, 1992, Page 82

 

[6]: Michel HENRY,  L'essence de la manifestation, P.U.F. 1963,  page 548

 

[7]: Maurice MERLEAU-PONTY, le visible et l'invisible, Tel, 1964, page 272

 

[8]: Op. Cit. N° 6 , page 281

 

[9]: Françoise Bonardel, Philosophie de l'alchimie, P.U.F., 1993, Page 147 et Svte

 

[10]: G. de POURTALES, Louis II de Bavière ou Hamlet Roi, Paris, Gallimard, 1928, page 147

 

[11]: Patrick DE NEUTER, Les folles passions de Louis II de Bavière, Point hors Ligne 1993, Page 169

 

[12]: Ibid. page 193

 

[13]: Ibid. page 148

 

[14]: Ibid. page 218

 

[15]: Ibid. faisant référence à la thèse lacanienne reprise par Calligaris, page 199

 

[16]: Ludwig BINSWANGER, Postface de Henri MALDINEY, Henrik Ibsen , et le problème de l'autoréalisation dans l'art , 1996, page 114

 

[17]: Ibid. Page 128 et Svt.

 

[18]: Ludwig Merkle , Ludwig II ans his dream castles , Bruckmann, 1995, page 16

 

[19]: André  LALANDE, Vocabulaire de la philosophie,  P.U.F. page 468

 

 [20]: Oscar WILDE, Le portrait de Dorian Gray, Folio 1880- 1992 , page 373

 

[21] : Les caractères italiques identifient les passages que j’ai empruntés à l’œuvre d’Henri Maldiney ou transcrits lors de nos entretiens dont le dernier très porteur fut cet été, en août 2005. La bibliographie complète d’Henri Maldiney est disponible sur www.Daseinsanalyse.be

[22] : Henri Maldiney a écrit de nombreux articles herméneutiques qui « habitent » la peinture de Tal-Coat, la poésie d’André du Bouchet ou la Daseinsanalyse de Binswanger et Kuhn.

[23] : Injonction de Binswanger. Il s’agit en psychothérapie d’éprouver, de comprendre avant d’interpréter.

[24] : en présence d’une œuvre d’art : la montagne St Victoire de Cézanne ; en présence d’un existant

[25] :  Henri MALDINEY, La poésie d'André du Bouchet ou la genèse spontanée, Compar(a)ison 2 - 1999, page 9

[26] :  "L'essence du Dasein tient dans son existence" Martin HEIDEGGER, Être et Temps,1927 Gallimard, 1996, page 73. Dasein ne signifie donc pas être-là-devant comme un objet est dans une vitrine. Il n'est pas réduit à une série de prédicats mais "se détermine comme étant chaque fois à partir d'une possibilité qu'il est" (page 75) , une possibilité qu'il ne reçoit pas d'ailleurs mais qu'il a à exister. Dans un premier temps, le Dasein vit dans une indifférenciation quotidienne de laquelle il doit s'arracher pour s'ouvrir au monde. "Que signifie existence dans Être et Temps ? Le mot désigne un mode de l'Être, à savoir l'Être  de cet étant qui se tient ouvert pour l'ouverture de l'Être, dans laquelle il se tient, tandis qu'il la soutient… "L'homme existe" signifie l'homme est cet étant dont l'être est signalé dans l'Être, à partir de l'Être, par l'in-stance maintenue ouverte dans  le décèlement de l'Être." M. HEIDEGGER, Qu'est-ce que la métaphysique ? 1938 in question I, Gallimard, 1968, page 34-35. "Son écriture existe notre appel à être" signifie que  son écriture ouvre notre appel à être pour que de cette ouverture puisse sourdre la vérité de l'Être de l'appel à être. Il en est de même pour "La rencontre existe le fond".  La rencontre  déchire le fond  pour  laisser jaillir au jour de cette ouverture son être le plus propre.  

[27] :  Rainer Maria RILKE, Huitième élégie de Duino, 1929,  “Immer ist es Welt und niemals Nirgends ohne Nicht : das Reine, Unüberwachte, das man atmet, unendlich weiss und nicht begehrt“ Ed.Points 1972 page 74-75

[28] : Henri MALDINEY, Ouvrir le Rien, l’art nu, Encre Marine, 2000, page 447

[29] : Chaque extrait de cette entrevue, enregistrée à Vézelin en septembre 2001, sera transcrit en italique. L’auteur les a relus et corrigés.

[30] :  Pour saisir toute l'importance de ce terme, nous vous renvoyons  au Yi-King, le livre des mutations.  Un témoin des plus anciens de la pensée humaine. « Le Yi évoque la mutation comme un processus spontané, inhérent à la nature même des objets et des phénomènes, à leur cours naturel, processus qui repose sur l’alternance des opposés, l’idée fondamentale étant celle de la facilité et de la spontanéité » Jean CHOAN in Introduction au Yi-King. Ed. Du Rocher, 1983 page 14.

« La mutation atteint les formes assumées par l’Être sans toucher à son mystère foncier » Etienne PERROT in Yi-King, Médicis, 1973 , page XXX

"Le vide médian procède du Vide originel dont il tire son pouvoir. Il est nécessaire au fonctionnement harmonieux du couple Yin-Yang : c'est lui qui attire et entraîne les deux souffles vitaux dans le processus du devenir réciproque  (mutation). Sans lui, le Yin et le Yang, se trouveraient dans une relation d'opposition figée ; Le Vide médian qui réside au sein du couple Yin-yang réside également au cœur de toute chose, y insufflant souffle et vie. Il maintient toutes choses en relation avec le Vide suprême, leur permettant d'accéder à la transformation (mutation) interne et à l'unité harmonisante" François CHENG, Vide et Plein, Ed.Points, 1991, page 59 et svtes

Henri Maldiney  définit la mutation comme" une substitution intégrale réciproque des opposés. Une mutation est un change mutuel. Ainsi, noir et blanc se transformant tous les deux l’un par l’autre, en une même perspective d’éclat. » " Ce vide médian révèle alors le grand vide où s'effectue la mutation, le changement mutuel des deux aires opposées, au lieu même de leur naissance. L'étant se versant en lui-même, là où il s'origine, apparaît, tel qu'en lui-même, dans l'acuité de sa dimension d'être." Henri MALDINEY,  L'irréductible, Epokhè 3, Millon, 1993, page 41

[31] : Martin HEIDEGGER, Essais et Conférence, 1954, Ed. Gallimard, 1985., page 76 « Entrer dans le sens (Sinn) , tel est l’être de la méditation (Besinnung). Ceci veut dire plus que de rendre simplement conscient de quelque chose…La méditation est l’abandon à « Ce qui mérite qu’on interroge ».

[32] :  Jean BAZAINE cité par Henri Maldiney in  L’art, éclair de l’être, Ed.Comp’Act. 1993. Page 325

[33] :  Henri MALDINEY,  Ibidem

[34] :  Victor von WEIZSAECKER, Le cycle de la structure, page 220

[35] :  Voir note 4 en bas de la page 2

[36] :  Henri MALDINEY, Existence, Crise et Création, Encre Marine, 2001, page 76-77

[37] :  Emil STAIGER, Les concepts fondamentaux de la poétique, Leber-Hosmann, 1990, page 131

[38] :  Henri MALDINEY, Ibidem, page 78

[39] : Ibidem, page 79

[40] : Henri MALDINEY cité par Gisela Pankow in Structure familiale et psychose, Chapitre VI : La dynamique de l’espace et le temps vécu. Aubier Montaigne. 1977. Page 171. Article  repris également dans Présent à Henri Maldiney, Age d’homme, 1973, page 185

[41] : «  Une phénoménologie n'invente pas son objet mais doit le rencontrer là où il est, découvrir le sol phénoménal sur lequel il se laisse apercevoir » Henri MALDINEY, L’art, l’éclair de l’être, Comp’Act, 1993, page 316

[42] : Pour être témoin, il faut être sur des lieux où l'événement se produit. Un événement est une déchirure dans la trame du neutre. Au jour de cette déchirure s’ouvre une rencontre. Henri MALDINEY, L’art, l’éclair de l’être, Op.Cit., page 341

[43] : Henri MALDINEY, Penser l’homme et la folie, Millon, 1991, page 315

[44] : Henri MALDINEY, Le sens de l’Art-thérapie, Revue Empan, N°42, 2001, page 13

[45] : Henri MALDINEY, L’irréductible, in L’irréductible, Epokhè 3, Millon, 1993. Page 44

[46] : La transcendance vers le monde n’est pas la transpassibilité. Celle-ci n’a pas d’a-prioris. Se rencontrer dans la surprise d’exister échappe à toute anticipation.

[47] : Martin HEIDEGGER, Questions I , Gallimard, 1968   Page 106-107

[48] : Martin HEIDEGGER, Sein und Zeit , 1927, M. Niemeyer, 1993, p. 187

[49] : non pas vital mais existential précise le Pr. Maldiney

[50] : Eugène MINKOWSKI, Le temps vécu, 1933,Quadrige PUF,1995, page 38 à 59 

[51] : Henri MALDINEY, Art, l’éclair de l’être, Op.Cit., page 22

[52] : Henri MALDINEY, Ouvrir le rien, l’art nu, Encre Marine, 2000, page 35

[53] : Ibidem, page 428

[54] : Henri MALDINEY, Regard, Parole, Espace, 1973, Âge d’homme, page 209

[55] : Henri MALDINEY, in Résister, Encre Marine,2001.

[56] : Un soir, le Pr. Maldiney proféra ces propos qui, depuis, toujours m'interrogent  : « Même Dieu doit pouvoir se retirer sans laisser de trace. » Il vient un moment où l’autre ne me frappe plus d’impouvoir. La quête n’est plus celle de l’avoir, de la reconnaissance, du comprendre. Elle s’évanouit, devient sérénité. 

[57] : Henri MALDINEY, Ouvrir le rien, l’art nu, Op.Cit. , page 122

 

[58] :  Soshitsu SEN, Vie du Thé, Esprit du Thé, Jean Cyrille Godefroy, 1994

[59] : Henri MALDINEY, Ibidem, page 171

[60] : Ibidem, page 178

[61] :TAKEUCHI, cité par Keiji NISHITANI,   Religion and Nothingness, Walinston L.King, 1984, page xxxii

[62] : Edmund HUSSERL, Ia – R.L. , page 202

[63] : Edmund HUSSERL cité par Françoise Dastur in Husserl et la neutralité de l’Art, V – P.A., page 25

[64] : Françoise DASTUR, Ibidem, page 25

[65] : HUSSERL,  et KOMITO, IV - P.S.V., page 38-42

[66] : NAGARJUNA & David ROSS KOMITO , IV - P.S.V., page 38-42

[67] : Edmund HUSSERL, Ia - ID.I, page 300 à 306

[68] : Georges CHARBONNEAU,  La distinction du conscient et de l'inconscient d'un point de vue phénoméno-logique: la profondeur du réel  in IV - A.D.C. 8 page 73

[69] :  Bernard STEVENS, II– B.K. , page 109

[70] : Ibidem, page 11

[71] : Ibidem, page 13

[72] : Ibidem, page 14

[73] : Ibidem, page 16 - 17

[74] : Ibidem, page 12

[75] :  Rainer Maria RILKE, Huitième élégie de Duino, 1929,  “Immer ist es Welt und niemals Nirgends ohne Nicht : das Reine, Unüberwachte, das man atmet, unendlich weiss und nicht begehrt“ Ed.Points 1972 page 74-75

[76] : Henri MALDINEY, Ouvrir le Rien, l’art nu, Encre Marine, 2000, page 447

[77] : Henri MALDINEY cité par Gisela Pankow in Structure familiale et psychose, Chapitre VI : La dynamique de l’espace et le temps vécu. Aubier Montaigne. 1977. Page 171. Article  repris également dans Présent à Henri Maldiney, Age d’homme, 1973, page 185

[78]: Roger Munier , Mélancolie, Paris, le Nyctalope, 1987, Page 60

 

[79]: Charles BAUDELAIRE , les fleurs du  mal : Spleen et idéal, un Fantôme , les ténèbres.

 

[80]: Michèle GENNART, La disposition affective chez Heidegger, dans  " Le  CONTACT", Textes colléctés par Jacques schotte aux éditions De Boeck.1990  Page 75.

 

[81]:  Ibidem  de la page 65 à 81

 

[82]: Extraits des textes ( une quarantaine de pages ) qu' Olivier écrit entre chacune de nos consultations.

 

[83]: Jacques HASSOUN, La cruauté mélancolique , Aubier psychanalyse 1995, Page 40 et svte

 

[84]: Jean BAUDRILLARD, Cool Memories 1980 - 1985 , Galilée 1987, Page 23

 

[85] : Conferatur annotation 5

 

[86]:  Ludwig BINSWANGER, Mélancolie et Manie, P.U.F., 1960-1987 page 43

 

[87]: René DIGO , De l'ennui à la mélancolie, Privat 1979, Page 32

 

[88]:  Conferatur annotation 9 , Page 25

 

[89]: Extrait d'une lettre d'une patiente après une consultation. Quelques semaines plus tard, elle pourra vivre,enfin, un épisode amoureux, sans pour autant encore l'exister.

 

[90]: Confératur annotation 9  , Page 39

 

15 : CIORAN, Le livre des leurres, Arcades-Gallimard, 1992 page 234

 

[91]: Ibidem, page 63

 

[92]: Henry MALDINEY, L'art, éclair de l'être, éd. Comp'act, 1992; page 23

 

[93]: A consulter l'ouvrage de HUSSERL, la terre ne se meut pas, 

 

[94]: Erwin STRAUS, Du sens des sens, Millon, 1935-1989, dans le chapître  "Mouvement et action " page 211 et suivantes.

 

[95]: Henri Ey, manuel de psychiatrie, 1978, page 251

 

[96]: Hubertus TELLENBACH, Mélancolie, P.U.F. 1979, page 36 et 37

 

[97]: Henri MALDINEY, Penser l'homme et la folie, Millon, 1991 Page 101

 

[98]: Wolgang BLANKENBURG, La perte de l'évidence naturelle, P.U.F. 1971-1991, Page  39

 

[99]: Ibidem, page 46

 

[100]: Ibidem, page 152

 

[101]:  ibidem, page 128

 

[102]:   Frans VELDMAN, Haptonomie, science de l'affectivité, chez P.U.F., 1989,  Page 63

 

[103]: J'aimerais - en sortant de la Daseinsanalyse - rapprocher ce transcendantal du chaos, du
V, qui est selon le yi-king l'état ou tout existe mais sous une forme si indifférenciée que rien ne se manifeste individuellement : c'est la pure entropie . L'univers est toujours dans l'état incomplet de sa forme originaire. C'est quand l'énergie, la forme et la matière sont présentes, mais pas encore séparées. David MACLAGAN, La création et ses mythes,  chez seuil 1976 * 1977 Page 14.

 

[104]:   Erwin STRAUS, Op. Cit. Page 389 à 398.

 

[105]:   André LALANDE, Vovabulaire de la philosophie, P.U.F.   1926 * 1988   P. 66

 

[106]: Edmund HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie, TEL Gallimard   1913 * 1950  Page 179

 

[107]:  Ludwig BINSWANGER,  Mélancolie, Manie, chez P.U.F. 1969-1987   Page 84

 

[108]:  Ibid. Page 85

 

[109]: Jan PATOCKA,  Qu'est ce que la phénoménologie ?, Millon,1988, page 85

 

[110]: ibidem, page 55

 

[111]: Henri MALDINEY, Op. Cit. N°22, page 92

 

[112]: Francis PONGE, La fabrique du pré, Les sentiers de la création, Skira, 1971, Page 230

 

[113]: Henri MALDINEY, Op. Cit. n° 17 , page 66

[114]: Henri MALDINEY, Op. Cit. N° 17, page 130

 

[115]:  Ibidem, page 128

[116]:  Ibidem, page 128

 

[117]:LIE-TSEU , Le vrai Classique du vide parfait, IV,X  Poème, Collection la Pléiade, Philosophes Taoïste, Page 461

 

[118]: Emmanuel LEVINAS , Totalité et infini, essai sur l'extériorité, Livre de poche, 1971, PAge 22