3. Nous comprendre
au fil et dans l’écart de
textes…
3.1. : regard
phénoménologique sur la vie de Louis II de Baviere… dr. ado HUYGENS « Et
si le reel n’existait pas »
conférence d’ouverture aux
quatrièmes journées d’étude de sexologie – Tours – 1996 : « de
la transcendance de la folie à l’emergence de l’Être »
" Il
existe trois catégories d'opinions différentes qui touchent chacun d'entre
nous. Il y a ceux qui croient que toute l'existence est réelle. Ensuite, ceux
qui croient que la représentation est seule
réalité. Enfin, ceux qui croient que rien n'est réel. " [1]
Ainsi parle Maître Camkara. Mais peut-on vraiment imaginer que l’un d'entre
nous soutienne que rien n'est réel ? Qui d’entre nous peut imaginer, voire
éprouver cette possibilité qu’une forme de folie puisse être transcendante et
ouvrir l’espace de l'Être ?
En effet, cette question, comme l'a fort bien souligné, Rollo May et Paul
Tillich, dévoile l'étiopathogénie de l'angoisse. Tillich nous le précise par
ces mots :
"
L'angoisse, c'est être confronté au non-être, à sa propre mort lorsqu'on est en
pleine vie ; être pris au piège du paradoxe de la liberté et de la finitude.
Puisque l'angoisse est existentielle, elle ne peut disparaître. Celui qui ne
peut la surmonter, se réfugie dans la névrose. La névrose est une façon
d'éviter le non-être en évitant d'être."[2]
Remettre en question " le bien-fondé " de la réalité, c'est par
la même déstabiliser le fondement de
" l'être-là ", c'est désignifier tout signifiant de son
essence, c'est sombrer très rapidement dans un autre état de conscience qui
nous entraîne dans la folie. Et pourtant ce passage des fourches Caudines ne
serait-il pas précisément le passage qui conduit à la sensation de l’Être ?
L'homme ne peut prendre conscience d'une réalité extérieure qu'au travers
de sa réalité intérieure.
Le
problème du monde, nous dit Merleau-Ponty,et pour commencer celui du corps
propre, consiste en ceci que tout y demeure.
Celui-ci - le corps propre - maintient continuellement en vie le
spectacle visible , il l'anime et le nourrit intérieurement , il forme avec lui
un système. La perception extérieure et
la perception du corps propre varient ensemble parce qu' elles sont les deux
faces d'un même acte. La synthèse de l'objet se fait donc ici à travers la
synthèse du corps propre "[3]
L'objet prend donc forme, devient signifiant et se signifie dans le monde de mon corps propre. Le monde est
parce que j'existe et pourtant il continue à être sans moi. Quelle
différence puis-je donc apporter à la
réalité du monde. Je lui permets de
devenir d'étant, existant. En d'autres termes, j'anime le monde de mon être
propre. Je lui insuffle l'humanité.
Ainsi en me promenant dans le désert, je m'arrête, je vois, je sens, je
m'incline, touche le sable et en retire une pierre, une rose des sables, qui ne
sera plus jamais comme auparavant car elle existe à mes yeux. Depuis des
milliers, voire des millions d'années, elle se trouvait là mais sans lien au
monde. Je suis devenu son lien. Je l'ai
habité de mon histoire.
Si ce développement vous paraît certainement plausible, il en est un autre beaucoup plus ésotérique.
Celui qui touche l'objet lui - même. Est-il lui aussi différent depuis qu'il
existe pour un autre ? Peut-il
emmagasiner dans sa matière l'histoire de ses rencontres et dès lors nous
rendre sensible à sa propre historicité ?
Question que nous nous devons de nous poser mais dont la réponse ne peut
être envisagée par le scientifique qui sommeille, voire rugit en nous.
Pour le
philosophe Merleau-Ponty, "Le corps n'est pas un objet. Pour la même
raison, la conscience que j'en ai n'est pas une pensée, c'est-à-dire que je ne
peux le décomposer et le recomposer pour en former une idée claire. Son unité
est toujours implicite et confuse. Il est toujours autre chose que ce qu'il est
, toujours sexualité en même temps que liberté, enraciné dans la nature au
moment même où il se transforme par la culture, jamais fermé sur lui-même et
jamais dépassé. "[4]
Je suis inextricablement lié à mon corps et à ses frasques. Si même la
réalité était, elle ne serait , in fine,
que toujours ma réalité.
La question " Et si le réel n'existait pas " est dès lors mal
posée. Plus judicieux serait de se demander si je peux accéder au réel, à la
réalité du monde.
Pour introduire la question, je vous propose une métaphore orientale
extraite d'un Sûtra.
"
Purifier notre pensée, c'est comme purifier de l'eau boueuse conservée dans un
récipient propre. Si le récipient n'est pas secoué et qu'il repose, le sable et
la boue vont tomber au fond. Quand l'eau pure apparaît, cela s'appelle la
première disparition de l'élément pertubant mauvais de la passion. Quand la
boue a été enlevée et qu'il ne reste que l'eau pure, on appelle cela la
supression définitive de l'ignorance originelle"[5]
Accéder au réel nous demande dès lors d'enlever la boue de notre eau, de la
purifier c'est-à-dire élaguer notre pensée de toutes ces impuretés, ces
a-priori qui nous empêchent de laisser se phénoménaliser le monde. Cette métaphore orientale nous renvoie
certainement au concept plus européen, allemand, de "réduction phénoménologique"
que mes auditeurs habituels commencent à connaître.
La réalité est là, immanente, mais invisible à nos sens pervertis par nos
nombreuses représentations qui renvoient
sans cesse " l'infinie essence " à notre propre finitude. Tout comme
le précise Michel Henry :
" La
prétention de chercher l'origine de toute connaissance dans le visible et dans
ses pouvoirs,, prétention explicitement formulée par Kant et qui domine en fait
l'ensemble du développement de la philosophie occidentale, perd ses droits et
se trouve renversée... L'invisible ne rend pas seulement possible l'immanence
de l’essence, il détermine l'essence de l'immanence et la constitue. La réalité
ne prend forme et ne se constitue qu'en
l'absence de savoir."[6]
De Maître Eckhart : " La vraie
lumière brille dans les ténèbres bien qu'on ne s'en apercoive pas " à
Novalis :" plus divins que les
étoiles scintillantes nous semblent les yeux infinis que la Nuit a ouverts en
nous " en passant par Louis II de Bavière, tous ont préféré la nuit
éclairée par la lune et les étoiles... Ce dernier fut surnommé le "Roi des
Ombres" ou encore le "Roi-Lune" : " Je suis enivré par ces espaces agrandis de la nuit". L'empire
de la Nuit, diront ses psychiatres, lui a permis de s'évader de la réalité,
jusqu’à se frayer un chemin énigmatique dans la mort ; tous ont pu ressentir
dans leur " différence subtile d'être-au-monde " la profondeur de la
nuit, de l'obscurité, des ténèbres,
profondeur qui est , dixit Merleau- Ponty,
" la
dimension du caché par excellence. Elle est le moyen qu'ont les choses de
rester nettes, de rester choses, tout en n'étant pas ce que je regarde
actuellement. C'est elle - la profondeur - qui fait que les choses ont une
chair. " [7]
La rencontre de cette réalité immanente suppose donc une perception de
l'invisible, un laisser-aller plus qu'une absence de notre savoir, une
réduction phénoménologique, un accès à la profondeur, à l'abîme, à l'objeu du
monde, en un mot: la révélation de
l'immanence de la réalité s'opère par la transcendance mais nous précise Michel
henry :
" L'essence
de la réceptivité originaire qui assure la réception de la transcendance elle-même est l'immanence. En tant qu'il est
constitué par l'immanence, le mode originaire de la réceptivité est l'acte
d'atteindre son contenu sans se mouvoir,
ni se dépasser vers lui, de telle manière que la réalité ontologique constituée
par ce contenu pur ne lui est en aucune façon transcendante et ne se trouve
point posée devant lui à la façon d'un horizon "[8]
La transcendance est nécessaire pour l'homme qui veut retrouver la
dimension de l'immanence et l’entrelacer à cette possibilité d'accéder à la
perception originelle, de toucher de ses sens la "prima materia ",
quête du graal des alchimistes.
L'alchimie,
dit Plotin, s'est donné pour première tâche d'extraire, dégrossir, affiner,
purifier, éveiller et équilibrer sa "matière" comme le ferait l'art
du sculpteur mu par l'intuition de la beauté latente de la pierre. Il est écrit dans le Rosaire des Philosophes
: "qu'on prépare la nature elle-même, afin d'en faire sortir ce qui est
pur, et d'enlever ce qui est terrestre et boueux. L'alchimie, écrit Binda, affirme sa spécificité opérative en faisant
de l'acte de résolution en Eau Mercurielle, la condition de possibilité de
l'ouverture de l'espace de la vision. La reconnaissance de " la Pierre des
philosophes, du " Chaos des sages " , de la " Figure du monde
", ne peut s'effectuer que grâve à une sorte de prémonition du pur au sein
de l'impur.La matière philosophale est
d'abord le lieu où la matérialité entrepprend de s'affranchir de toute
substantialité pour se résoudre en ce point de transvasement du contenant et du contenu qui est à la fois
germe, espace, Oeuvre.
Boehme
surenchérit " Si tu le trouves, tu atteins le fond d'où toutes les choses
procèdent, et dans lequel elles subsistent, et tu es, en lui, un Roi sur toutes
les oeuvres de Dieu. Et cet homme, dit
St Thomas d' Aquin, ne peut être que
celui qui travaille avec sagesse etdiscernement. Enfin, last but not least, tous termes désignant
la Materia prima devront être des sortes de réceptacles ouverts à cette
infatigable énergie, béants de l'infinité et de la profusion qui les
traversent. Le signifiant doit créer l'embarras pour mieux orienter dans et
vers l'invisible "[9]
Tout au long de la littérature, des contes et légendes, seul l'être-pur
pouvait accéder aux mystères de la vie souvent représenté par un enfant ou un
androgyne. Tout aussi souvent, cet être-pur se pervertit au contact des hommes,
du pouvoir. Il devra passer par l'épreuve pour accéder à la transcendance et
retrouver sa possibilité d'être--en-immanence, c'est-à-dire dans ce " le
là" originel. La légende d'Excalibur en est un exemple parmi tant
d'autres.
Quelquefois, l'être-pur se perd sans plus jamais trouver le chemin de
l'immanence, sans plus pouvoir accéder à la transcencance. Sa folie - celle,
comme le dit Bainville, qui touche toute personne qui pense
différemment de la majorité le conduit alors
à la mort.
Afin de concrétiser ce possible, ce questionnement « De la
transcendance de la folie pour qu'enfin advienne l'Être ", je vous propose
en toile de fond la vie du Roi Louis II
de Bavière. Il fut ce roi qui se prenait pour celui de la prima Materia, un roi
dont les réalisations se voulaient divines. Il fut toute sa vie durant à
la recherche de ce lieu où toute matérialité s'affranchit de sa substantialité,
où son corps puisse devenir éther, et lui, ainsi pur esprit.
En filigrane de ce questionnement, comme uhrquelle, source originelle de
votre imaginaire, présentifions cette figure mythique de l'histoire: ce Roi des
ombres, ce Roi-lune, ce Roi-vierge, ce Roi jeune-fille, ce Roi qui, nous écrit
De Pourtales, naquit à l'amour en femme, non par les sens mais par le rêve. "
[10]
" Sa
Majesté souffre de troubles psychiques très avancés et même de cette sorte de
maladie mentale que les médecins alénistes désignent par le terme de Paranoia.
Cette maladie rend toute volonté de Sa majesté absolument exclue et doit être
considérée comme incapable d'exercer le pouvoir. Ce diagnostic est justifié par
:
2.
Hallucinations ou déviation de la fantaisie.
3.
Troubles des sens et de la pensée tel la colonne devant Linderhof que le Roi
embrasse à chaque départ.
4.
Excitation motrice : agitation et colère
5. Haine
6.
Troubles du comportement.
Le roi
est comme aveugle sans guide au bord du
précipice. Expertise rendue le 8 juin 1886 par le Pr Gudden sur base de
documents sans jamais avoir rencontré le Roi agé de 40 ans. Il se suicidera
dans la nuit du 13 juin en se noyant dans le Lac du chateau de Berg. [11]
Ceci est le verdict d'une psychiatrie balbutiante mais déjà toute puissante
qui, malgré son bien-fondé, fragilise néanmoins l'homme dans ses assises
ontologiques. La psychose, la folie est toujours fascinante à fortiori si elle
touche la personne d'un roi. Elle peut devenir, oserais-je dire,
transcendantale, sans pour autant que l'Être se déploie. A ne pas confondre folie
transcendantale et transcendance de la folie.
En effet, de toutes les pathologies
mentales, la psychose est la plus mystérieuse et demande à son expert au delà
d'une formation psychiatrique ou psychanalytique, une dimension philosophique
en général, et phénoménologique en particulier.
Psychose et psychose font deux. Un même diagnostic, des mêmes signes
pathognomoniques peuvent toucher deux personnes aux fondements ontologiques
totalement différents. Une psychose peut autant sous-tendre l'intelligence, la
probité et la créativité que témoigner d’un rien affligeant.
A quel moment un homme délire-t-il surtout si, sans jeu de mot, le sujet
est roi ?
Lacan écrivait " Si un homme qui
se croit un roi est un fou, un roi qui se
croit un roi ne l'est pas moins." Louis II se prit certainement
pour un Roi mais ce ne fut pas le premier. Louis XIV ou Napoléon le furent
aussi sans pour autant sombrer dans la folie.
"Napoléon
fut un esclave ne cessant de trimer au
service de l'empereur et Louis XIV fut un monarque besogneux se sachant fragile
alors que Louis II en clamant : " L'état c'est moi " ou " un Roi
ne doit rien " , proclamait une simple croyance que n'accompagnait aucun
combat pour qu'elle puisse efefctivement
se réaliser. [12]
Nous pourrions dire que Louis II ne put assumer ce qui frappe généralement
les rois : la double appartenance royale. Les études de Kantorowicz nous montrent que :
"
Dans l'unicité de la personne royale, il y a la persona personalis du roi
mortel et sa persona idéalis qui ne
meurt jamais. Deux corps, l'un naturel, mortel, semblable à celui des autres
hommes ; l'autre politique par lequel le roi est incorporé à ses sujets et eux
à lui, corps immobile, impassible, immortel dont le phénix est le symbole. Le
drame de Louis II de Bavière est que loin de vivre en la réalisant dans sa
personne la conjonction des deux corps, il n'en vivait que leur scission : le
corps de majesté condamne et protège le corps naturel ; la parole sublime, la
volonté sacrée du roi s'expatrie hors du sujet, tout en restant parole et
volonté du prince. Elle s'extériorise,
tout en s'inscrivant sur sa peau et sans
son corps, comme la Loi ; elle lui est transcendante comme la volonté divine
tout en s'approchant de lui jusqu'à la frôler. Louis II vivra dans cet
écartement, dans cette distance sans espace. Il écrit son journal dans ces écart, blanc, vide et unique
jusqu'au bord de sa mort. Le corps divin du roi est devenu un corps d'Amour et
le corps naturel du roi, un corps de désir sans que jamais celui-ci ne puisse
s'accomplir ou se transformer en celui-là."[13]
Louis II privilégia la culture à la civilisation. Il vivait la sensation de
ce besoin de transcender son immanence sans pouvoir la nommer. Le peuple espérait
un roi administrant son royaume, il se sentait un alchimiste toujours dans l'essence
au delà même des sens. Il se croyait constituer de « prima materia »
alors que son corpus sexualis le trahissait sans cesse. Sa seule voie était de
n'aimer que des rôles, que des représentations. Il n'aimait pas Kainz, malgré
sa beauté, mais bien le Tristan dont il devenait l'Isolde.
La réalité s’imposait à Louis II mais il n'en voulait pas. Il se trouvait
dans un au-delà qu'il réalisait par la construction de ses châteaux et de ses
grottes, dont le lieu ontologico-cosmique ne pouvait être que la montagne, dont
l'éclairage ne pouvait être que celui des étoiles et de la lune dans la nuit
dont le silence ne pouvait être brisé que par l'eau du torrent et l'intensité
Wagnériennne.
Il écrit
: " Il n'a jamais été aussi nécessaire de construire des décors où
l'esprit puisse se réfugier dans une sorte d'asile poétique pour y oublier les
angoisses de notre affreuse époque. "[14]
Déjà très jeune, Louis II savait ce qu'il ne voulait pas vivre, ni
sacrifier sur l'autel de sa couronne : son être-roi , son être-transcendant,
son être-divin, son être-pur, son être-vierge. Lacan tout comme Freud ont bien
souligné que
" la
vie en société n'est vivable que grâce aux défenses névrotiques et perverses.
D'où la fréquente souffrance sociale des psychotiques. Notre société semble
bien mieux tolérer les névrosés et les pervers que les psychotiques lorsqu'ils
ne se cachent pas sous le masque d'une névrose "[15]
Louis II n'avait de cesse que de s'élever. Très vite conscient de la
pathologie mentale familiale, découvrant pas à pas le visage de la psychose dans
celui de son frère : Otto. Louis II cherchera à s'autoréaliser dans l'art ,
dans l'art du constructeur.
Oscar Becker écrit dans son essai intitulé " De la fragilité du beau
et de la nature aventurière de l'artiste » :
"Dans
la proximité immédiate d'un sommet, on ne monte plus que de très peu. Mais la
pointe se dresse à pic jusqu'à s'isoler
complètement de l'entourage, jusqu'à la complète inaccessibilité" [16]
Le château de Neuschwanstein en est un des plus beaux exemples. Louis II de Bavière voulait sans cesse
monter, expérimenter " le Steigen ", le aller au plus haut, dans
l'abîme du vertige de la hauteur et de sa solitude.
Mais, nous dit Maldiney,
La
réalisation de soi qui passe par la hauteur impose une transformation de soi.
Quelquefois, une puissance étrangère ravit au moi tout pouvoir sur son corps.
Un grimpeur mal engagé est détourné du
vertige par sa persévération dans une voie sans issue. IL atteint alors un
point de non retour à partir duquel il ne peut plus monter ou redescendre. De
la hauteur où il bloqué, il restreint sa vue des choses à des limites
invariables et fixes, à l'intérieur desquelles il échappe au vertige dont le
menace sa résistance rigide au cours du monde. C'est là le sens de la
Verstiegenheit schizophrénique. Citant Binswanger : " L'homme ne peut
s'égarer en montant que là où il s'est évadé du natal et de l'éternité de
l'amour ", il continue en écrivant qu'un schizophrène aspire si peu au
retour au sol après son envol qu'il se refuse à toute adaptation à la mondéité
du monde et qu'il tente obstinément d'en
édifier un autre. Ce qui constitue le fond de son angoisse et l'objet premier
de son rejet, c'est précisément son échéance au monde. IL y a toujours chez le
schizophrène une aspiration à la hauteur et cette vague de désir qui l'emporte
dans les hauteurs vides se change en volonté de puissance. La Verstiegenheit
est une disproportion anthropologique.
C'est en quoi, elle a sens : l'existence s'y révèle dans un échec à être dont
la possibilité est inscrite dans sa transcendance. "[17]
Bien que concernant le dramaturge Ibsen, ce texte entre tout autant dans
l'intimité du Roi Louis II et nous propose une analyse clinique bien plus humaine,
profonde de son "au-monde" que l’écriture psychanalytique.
"L'homme ne peut s'égarer en montant que
là où il s'est évadé du natal et de l'éternité de l'amour" Cette idée de Binswanger se confirme chez ce Roi dont je
traduis un de ses écrits:
" Ma
mère ne m'a jamais compris en rien...comme il se doit, j'aime et honore ma
mère, la Reine, et ce n'est certes pas de ma faute s’il n'y a aucune
possibilité d'entrer en relation avec
une nature comme la sienne. " [18]
Louis II fut un enfant seul, élevé
seul sans amour parental, dont les grandes stimulations sensorielles furent le
paysage montagneux et romantique qu’il contemplait de sa chambre du château de
Hogenswangau et des fresques qui
habillaient les murs du château dont une le marqua profondément " Les
adieux de Lohengrin". Brimé, frustré, accablé par une éducation ascétique,
il fut, par la mort subite de son père, sacré roi, à 18 ans et demi. Il ne
pouvait que s'égarer dans la hauteur et ce désir ne pouvait que se
métamorphoser en puissance.
Louis II est mort à quarante ans
mais n'a vécu que 22 ans, ses 22 ans de règne où il a pris conscience de
l'immanence de sa folie, d'être au delà même de la transcendance.
Immanence à comprendre ici comme " ce
qui réside en quelque sujet d'une manière permanente et foncière, ce qui
procède d'un être comme l'expression de
ce qu'il porte essentiellement en lui." [19]
En 22 ans de règne, Louis II a désinvestit son corps, négligé son apparence
pour construire à l’extérieur une beauté éternelle : "C'est sa beauté qui l'avait perdu. Sa beauté n'avait été qu'un
masque, sa jeunesse qu'une imposture. Ce qui le perturbait, c'était la mort
vivante de son âme " [20]
Quelle folie que d’imaginer une transcendance de la folie… la crise
psychotique, quelle qu’elle soit, nous éloigne de la réalité et par la-même de
la transcendance. Certes, en visitant,
en m’imprégnant de ces lieux hors-normes de Bavière, je suis troublé par cette Stimmung toute particulière, par ces lacrimae rerum qui me projette dans la dimension d’une verticalité sans
retour.
Nul besoin de folie pour transcender ! Il est temps d’entrer dans la
subtilité du langage pour éviter toute confusion. Si la frontière entre la
folie et le génie est ténue, elle demeure fondamentale. De la Verstigenheid, de la présomption, rien
n’est à espérer si ce n’est d’accéder à un lieu qui m’emprisonne de toutes
parts. Certes tout mouvement
transcendant aliène dans la mesure où il déchire le rien, mais il déchire pour
enfin advenir… au-monde.
LOUIS II de Bavière
le regard du phénix.
Hanté, je suis hanté par ce visage qui se déchire
dans la folie
Que je sens déjà mienne,
Toi l'enfant, toi, mon frère, épave d'un cri
Que les hommes ne comprennent
Qu'au travers du miroir de leur vie.
Leurs vies, insipides, débauchées, si humaines
Que mon sang royal, divin ne peut couler dans ces mêmes veines
Sans mourir, exsangue, sur l'échafaud de mes
désirs
Que ces crapauds, un jour, métamorphoseront en
délires.
La solitude est ma destinée, mon refuge, la beauté
Celle, pure, de la nuit, de ce cygne, de son
chant,
Eclair de lune déchirant le miroir de mon étang,
Où mon âme, un jour, pourra se reposer.
Toi, le musicien, le chantre de ce qui en moi n'a
jamais pu se dire
Je te construirai
un temple où ta musique pourra vibrer
Avec ma souffrance d'être un feu qui ne peut luire
Sur les ténèbres engloutis de leurs pensées.
Pourquoi, suis-je si seul, Lohengrin, mon bien
aimé,
Dans la grotte aux eaux mercurielles,
A la lumière de cet astre, seule femme que j'ai
désiré,
Je file sur le rouet des Brumes, ma lune de fiel
J'élève sur le sommet ma dernière verticalité
Pour ne pas me perdre dans leur superficiel.
Que mes châteaux immortalisent mon corps
Oh, toi, image mythique, ranime après ma mort
Ce que ma vie n'a pu leur exprimer
Que la folie est la lumière de la réalité.
3.2. : Approche phenomenologique de l’Être a haut
potentiel et de la génialité : Traversées et foyer tensionnel de la pensée
de henri maldiney. dr. Ado Huygens publié dans le journal du psychiatre 2007
Phenomenological approach of the high potential
being and of brilliancy
Crossing
MOTS CLEFS : Haut potentiel : découvreur de sens ; génialité : création,
transformation du creux de l’Être en ouverture ; pensée géniale de Maldiney : non lieu de l’étant, éclaircie
pour le psychiatre.
IDEES ESSENTIELLES : Le haut
potentiel est ouvreur d’intelligibilité. Ses prises de conscience le
déstabilise et l’appelle à créer. Intranquille, il n’existe qu’à exister son
rapport irréductible au sans-fond. La génialité
est la transformation surprenante de ce haut potentiel qui nécessite ascèse
et discipline. En quête d’une qualité de co-présence, d’une rencontre de
l’existant, il préfère se retirer que de côtoyer le bavardage. Respectant et
écoutant la trans-présence du rien, en crise perpétuelle, il souffre et intègre
la rupture à soi, au monde. L’écriture de
KEY WORDS : High potential (being) :
discoverer of intelligibility ; brilliance : creation,
transforming of the Being’s hollow into openness ; Maldiney’s brilliant
thinking : non-place of the existant, sunny spell for the
psychiatrist.
MAIN
IDEAS : A high potential being opens up intelligibility. Its
realizations destabilize it and summon it to be creative. Un-peaceful, it only
exists to make his irreducible relation exist with the absence of the deep
down. Brilliancy is the surprising transformation of this high potential
which calls for ascetism and discipline. In its quest for a co-presence
quality, for a meeting with the existant, it prefers to retire than hearing the
people’s chattering. Respecting and listening to the trans-presence of
nothingness, it suffers and integrates the rupture with its own being, with the
world. Henry Maldiney’s style of writing is a testimony of the
evenemential significance of the Being, a crossing of life, inhabiting the Void
until his tearing-opening : the coming to light. Support of a brilliant
and free thinking, his style of writing offers the ineffable a horizon of words
which remain a non-place of the existant. Crossed by a non-intentional and
receptive awareness – there is no memory of the existant – he can only be alone
there. Only what is makes itself present. His aesthetic analyses in psychiatry
endow the patient again with his power-being. His thinking is a seamark to the
psychiatrist who ventures on the shallows of mental illness, an appeal to his
vigilance, i.e. never forget that he is always in the presence of existants.
« Le
génie d’Einstein se reconnaît à cette faculté d’associer, de combiner et
d’identifier des concepts apparemment lointains. Dans l’esprit du penseur,
chaque concept est entouré d’une nuée de contraintes virtuelles ou d’un champ
de forces qui capture les nouveaux concepts, les organise souvent, les lie aux
concepts connus et remplace les vieilles idées par des idées nouvelles. La
marque du génie réside dans l’étendue du pouvoir d’une telle nuée, de l’intensité
d’un tel champ ou du rayon d’action de telles forces. »
B. Kouznetsov
« L'existence
est rare – nous sommes constamment, mais nous n'existons que quelquefois,
lorsqu'un véritable événement nous transforme »
Henri
Maldiney
Dans le flux incessant des stimulations multiples et variées de la vie,
certains visages déchirent de leur présence énigmatique la trame habituelle de
notre quotidien pour nous confronter à « l’excédent » qui, au-delà de
toute thématisation, sous-tend comme seul mode d’entendement la rencontre. Je
pense à certains de mes patients – Julien, Clémence, Arnaud – qui n’existent
qu’à exister même si nous sommes constamment. Qu’advient-il de ces êtres
« à haut potentiel » qui agonisent dans la médiocrité, le bavardage
ou l’affairement curieux et superficiel du commun des mortels ? Si la
misère, l’handicap, l’injustice des moins privilégiés suscitent facilement
empathie et compassion, la souffrance des hauts potentiels n’intéresse personne
car fondamentalement incomprise, voire même déniée. La sentence populaire est
impitoyable : ils sont excentriques, asociaux, étranges, lunatiques,
solitaires... Leur vécu du quotidien n’en est que plus douloureux, plus lourd
à porter.
Nul fardeau n’est plus écrasant que celui de la lucidité, celui de prises
de conscience incessantes qui bouleversent à chaque fois leur mode
d’être-au-monde. J’entends par « prise de conscience » le déploiement
du savoir, de la connaissance ou de la perception jusqu’à l’intime, le lieu
même de la structure constituante de sens. Dès lors qu’il y a prise de
conscience, plus rien n’est pareil.
En partageant leur monde, le phénoménologue ne peut que s’interroger.
Faut-il « s’intéresser à » pour qu’advienne toute
intelligibilité ? Dois-je résolument tourner mon regard vers le phénomène
apparaissant pour qu’il me livre son sens ? N’y a-t-il pas un mode de
réception qui bouleverse celui de la donation ? Le radicalement nouveau
est-il pensable sur fond d’intentionnalité ou d’une seule et unique
dynamique noético-noématique ? La conscience est-t-elle toujours
conscience de quelque chose ?
La génialité ne se réduit pas à un quotient intellectuel plus élevé mais
s’exprime à même le sens qui se déploie là ou il demeure muet pour la majorité.
Ces êtres sont à ce titre les éclaireurs du monde. Ils ne remplacent pas
simplement vos yeux mais vous fraie, en tant qu’ouvreurs d’intelligibilité, un
chemin dans le rien transmutant
l’absence en présence. Ce à quoi ils ouvrent n’est pas uniquement une possibilité
de comprendre ce qui s’avérait jusqu’alors impénétrable mais surtout
l’irréductibilité de la passibilité aperturale au « il y a »
imprévisible et inattendu.
N’imaginez pas que leur parcours soit celui de l’évidence ou de la
facilité. Cette manière d’être à fleur et fond de monde, témoins inlassables et
privilégiés de la phénoménalité évènementielle de la transcendance au sein de
l’immanence les met en devoir de créativité, de transformation pour ne pas
sombrer dans la folie, la violence ou la mort.
Créer ! Transformer les béances signitives du vivre en patences
signifiantes de l’exister. L’exhorter à s’exprimer ! Quoi ? Le
latent, l’invisible, le silence, le vide qui imprime son abîme vertigineux et
angoissant dans leur chair, l’exhorter à se tenir dans la clarté du monde. Les
premiers soubresauts de la génialité ébranlent la tranquillité de
l’insignifiance pour ne cesser de signifier l’insignifiable. L’être à haut
potentiel est un être évidé de toute plénitude insouciante, en proie à
l’Ouvert, tenaillé par l’appel qui le maintient dans l’intranquillité.
Rares sont ceux qui parviennent à « donner forme » à cette
signifiance insignifiable pour pouvoir s’apaiser. Point de répit. Des hauts
potentiels en mal de se réaliser, les uns errent, écorchés, incompris ;
les autres s’affairent à mille projets dont aucun ne répond à l’essentiel ou
sombrent dans la béance infinie d’une exigence absolue sans retour possible à
la communauté. Prolongeant Husserl, nous pourrions les comprendre comme des
« ego transcendantaux » clivé de l’« ego empirique », comme
des funambules sur cette ligne de fracture qui ne peut être. En termes
heideggériens, ils pénètrent sans concession la question de la différence
ontologique en se perdant dans l’ouverture de l’être inarticulée, car sans
grand intérêt, à la découverte de l’étant. Loin de les confondre, ils
discernent les modes de donation de l’Être et de l’étant mais se lassent malgré
eux de celle de l’étant.
Leur souffrance se révèle dans une symptomatologie que d’aucuns pourraient
confondre, au jour des références normatives, avec des pathologies clairement répertoriées tels que la
dépression existentielle, la cyclothymie, la phobie scolaire, les troubles du
déficit d’attention avec hyperactivité ou des troubles de l’apprentissage. Si
associer le vécu souffrant des hauts potentiels à ces pathologies leur est
préjudiciable, il l’est tout autant de leur dénier toute pathologie. Personne
n’est à l’abri du choir. Celui des hauts potentiels s’inscrit, me semble-t-il,
essentiellement dans les tourments du « fond » ou plus exactement
dans la conscience intime du « sans-fond ». La génialité délite ce fond provisoire et nécessaire qui permet de
s’installer dans la quotidienneté pour confronter la pensée à la présence
incessante du « Rien », matrice originale, singulière et unique de
laquelle tout «surgir» inaugure un nouvel horizon d’intelligibilité qui ne
relève ni de l’objet, ni du signe mais de la pure phénoménalité du « il y
a ». L’apparaître en question ne
donne pas, au jour d’une intentionnalité, un objet à voir, un signe à
décoder ou une place à assiéger mais ouvre dans la trame serrée du quotidien
une éclaircie événementielle : la fondation de l’originaire. Tel est le
seul fond sur lequel ils peuvent se poser, le temps que le temps se temporalise
et le monde se mondanise. L’être à haut potentiel est, sans le vouloir, un
fondateur d’origine. A draguer inlassablement le sans-fond pour
subrepticement l’amener à la présence
sans le trahir par un quelconque prédicat, à ne se satisfaire d’aucun miroir
aux alouettes, à n’exiger que la perfection, à se situer en deçà de la
dialectique de l’étant et du néant, ils incarnent le fondement même de la
mélancolie.
Je vous convoque aux fondements pré-objectivables de la mélancolie et non à
ses résurgences dites pathologiques ou nosographiques.
La mélancolie est peut-être un frisson existentiel, l’affect d’un temps
intensifié, réduit au primat du présent. Cette mélancolie du présent renvoie à
un terme japonais difficile à traduire : aware : être sensible à
telle émotion, développer une empathie avec l’être de l’éphémère.
Christine Buci -
Glucksmann
Aux sources de la mélancolie s’articulent, à
l’impossible, une sensibilité exacerbée à l’impermanence de toutes choses et la
quête désespérée et désespérante d’une essence que seule une existence radicale
peut révéler.
Mélancolie et haute potentialité s’originent
mutuellement d’un rapport irréductible au sans-fond, au vécu ante prédicatif de
l’indéterminé. Elles resteront liées tant que la création ne frayera à cette
dernière une voie éphémère de repos et de hauteur. Mais, perfectionnistes, les
êtres à haut potentiel n’en demeurent pas moins insatisfaits de leur
propre « pouvoir-être », en suspens dans l’abîme et sondant
inlassablement le comment dire l’indicible, le comment exprimer l’inexprimable.
Tout « haut potentiel »
puissent-t-ils être, ils n’échappent pas pour autant à la loi implacable de la
création qui exige précisément que l’espace potentiel s’actualise dans
l’événement qu’il suscite. Entre ces deux potentialités se forment un « Gestaltkreiss », un cercle de la forme où
potentialité existentiale et potentialité créatrice se donnent l’une à l’autre
dans une alternance de rejet et d’attirance : mouvements diastolique et
systolique, de repos et de créativité, de retrait et d’expansion du moi qui, au
pire scandent, au mieux rythment l’impossible destinée de s’arracher
d’elle-même pour s’ouvrir à ce qui était impensable avant de l’avoir ouvert.
La présence mélancolique – absence essentielle
– est inversement proportionnelle à la réalisation de
Au large de tout ici,
Sans ailleurs,
La rencontre est suspendue hors de soi
Au péril de l’espace,
Dans l’Ouvert.
Hors rencontre, il privilégie la solitude, ne
s’égarant jamais dans la quotidienneté déliquescente du côtoiement ou dans la
temporalité anesthésiante du divertissement collectif. Ne vous méprenez
pas ! Il n’est ni hautain, ni
toisant. Serait-il élitiste ? La question mérite le détour de celle de l’altérité.
La lucidité de l’être génial ne transforme pas uniformément son horizon des
étants mais redimensionne tout particulièrement celui de ceux pour qui il y va
en leur être de cet être. Il prend conscience que sa conscience lui donne accès
au radicalement étranger, à un autre que lui, tout aussi irréductible,
inaccessible appartenant par essence à la sphère du propre. A l’égard de ses
semblables trop souvent dépourvus d’empathie, il ressent principalement
déception et méfiance tant l’écart que seul la rencontre peut abolir devient
infranchissable. Il s’isole malgré lui, ce qui favorise une mélancolie
annihilante plutôt que féconde. Il ne se sent pas supérieur mais incompris,
plus souvent triste et résolu qu’en colère. Ne se rencontrent que des
existants, que des présences en présence d’elles-mêmes, c’est-à-dire en absence
d’elles-mêmes puisque être présent sous-tend une sortie de soi, une absence à
soi, une rupture à soi. L’être génial éprouve un manque cruel, celui de ne
pouvoir être inauthentique, hypocrite, celui de ne pouvoir négocier sur le terrain
de l’existence. S’il apprend à se détacher, il ne peut ni ne veut se soustraire
complètement au besoin d’aimer et d’être aimé d’un amour transcendantal où
jamais la pulsion objectale prend le pas sur la pulsation existentiale. La
rencontre entre deux existants balaie toute inégalité ontique pour brasser
fondamentalement la sphère passive et dépasser, le temps de l’instant, la
différence ontologique au profit de l’Ouvert. Si la rencontre rend possible
l’impossible – s’ouvrir à la libre étendue –
l’être génial en profitera plus fondamentalement, sans colmatage, sans
concession. De cette rencontre providentielle, l’inégalité ne s’en fera que
plus ressentir. Dès lors, malheureusement, seul une rencontre de deux êtres à
haut potentiel peut déployer à l’infini ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes et
qu’ils découvrent chez l’autre, et ce, réciproquement. S’agit-il
d’élitisme ? Je ne le crois pas. J’opterais plutôt pour une exigence
vitale d’une co-présence de qualité. Quand la contrée humaine fait défaut de
l’homme lui-même en chair et en os, une co-présence sauve celui qui se
désespère, celle de l’œuvre d’art. L’œuvre s’épure et devient nue lorsque
l’étant qu’elle est se retire au profit de l’Être, lorsque ne subsiste plus que
la lumière du témoignage de l’événement. La puissance de la présence d’une
œuvre d’art n’a d’égale que celle de
l’absence de son auteur qui en se retirant ontiquement ouvre l’espace paysage,
thymique de l’humanité.
Cette co-présence irradie passivement
l’excédent. Non objectivable, sa perception ne peut être intentionnelle et son
intuition, sensible. Il n’y a précisément « rien » vers où tourner
son regard, ni dans ce monde, ni dans un arrière monde. Et pourtant ce Rien se
donne mais non comme une chose ou un étant.
Nous voici à la frontière de la génialité et de
Le phénoménologue n’invente pas son objet de
recherche pas plus qu’il n’objectalise, pour autant faire se peut, le phénomène
qui le préoccupe. Il séjourne auprès du phénomène, respectant la temporalité de
sa phénoménalité et demeure au plus proche de ce qui se donne. Si j’ai pu
rester durant de longues années dans la contrée d’enfants à haut potentiel dont
j’ai pu vivre pour les uns le plus profond désarroi, pour d’autres la
transformation ou le tournant génial, il est un événement dans ma vie,
prépondérant et décisif, dont j’aimerais témoigner aujourd’hui : la double
rencontre qui trouble depuis plus de vingt ans ma conscience et la convoque
chaque jour plus intensément à l’existence : celle de la co-présence qui
sauve celui qui se désespère : l’écriture et la pensée d’
« S’il n’est exposé au Rien, à la possibilité du Rien, où se
ressource l’étonnement devant le monde, un artiste n’est plus que l’illustrateur
de sa déchéance au monde de la banalité et du On. »
L’écriture d’
La pensée d’
Pédagogue et professeur dans l’âme, il a toujours réussi le pari difficile
d’harmoniser extériorité et intériorité, contenu et contenant. Si Henri
Maldiney n’interpelle pas le lecteur activement en s’adressant à lui à la
deuxième personne, s’il ne s’implique pas plus à la première personne hormis
dans son œuvre la plus intimiste et marginale « In Media Vita », le texte n’en demeure pas moins traversées
interpellantes de la vie – la sienne comme la nôtre – dans lesquelles il y va de sa présence
à l'espace ouvert du monde, traversées dont le foyer tensionnel nous
convoque inlassablement au présent en incidence « je peux »,
« j’existe ». Un des tenseurs primordiaux de ce foyer et de sa pensée
est la dialectique de la présence inéluctable du « vide » en nos
vies, en amont et en aval de tout œuvre et sa déchirure-ouverture dont
l’occurrence événementielle est l’apparaître. Quelque chose m’apparaît dans l’Ouvert en tant que je suis le là de son
ouverture. Être témoin de cet apparaître, en devenir le grand épistolier
sans destinataire sous-tend le retrait de sa propre personne, voire la désintégration du moi, le renoncement total à la défense du moi.
Il ne s’agit pas d’instrumentaliser « l’apparaître » pour paraître. Le désétablissement extatique dans le vide
exclut toute égodiastole. A l’instar d’Henri Maldiney, ne peut le
rencontrer, lui, son œuvre, que celui qui se donne à lui, à son œuvre dans une
passivité transcendantale, dans une passibilité fondamentale, absolument indéterminable et sans
détermination.
Pour s’exprimer avec autant de justesse, pour que ses mots plutôt qu’un signe soient un amer de l’espace, de l’espace de la
présence, pour que ses mots ne fassent signe
vers rien mais hantent tout, pour
que son écriture, en energeia, en œuvre, embrase le sens, « je » doit
disparaître en une egodiastole comme la
peinture de paysage est, en Chine, un art du disparaître. Y être sans
laisser de trace si ce n’est celle d’une ouverture! Telle est la
définition même de l’écoute et de la présence-à dont la puissance allophanique
ne touche jamais autant les écrits d’Henri Maldiney que lorsqu’ils existent
l’amitié : Tal-Coat, du Bouchet, Kuhn,…
Binswanger.[22]
La dimension egosystolique, quant à elle, n’en est pour autant pas absente.
Elle trans-forme – mutation des contraires, compossibilité des opposés – l’impression-recueil égodiastolique de la
traversée du creux de l’Être en une
expression, un élan créateur qui triomphe
de ce creux : du creux à l’Ouvert. La systole ne peut triompher que
dans la pulsation, dans un là où elle puisse se retirer, dans un là-rythme qui
transcende l’espace-temps et mute la béance en patence. Il ne s’agit pas que de
traverser et d’être traversé, il s’agit aussi de pouvoir habiter. Le Vide, la
Vacuité, l’Ouvert n’est pas traversable.
La transpassibilité, être passible de l’imprévisible, n’est pas une simple
formule mais un irréductible inaccessible que personne ne peut atteindre, la
Voie (Tao) que nul n’emprunte car il
n’y a plus de Voie lorsqu’elle devient un piétonnier. Oserais-je ? La Voie
est au Taoïsme ce que la transpassibilité est à Maldiney. Voie et
transpassibilité s’originent du Vide et y retournent. Ils font partie de ces
termes qu’une langue forge sans jamais les posséder. Aussitôt formés, ils
s’arrachent de tout conditionnement ou inféodation. Ils demeurent ante
prédicatif dans leur prédication. La problématique de la transpassibilité n’est pas de se détacher mais de ne pas s’y
engager, s’engager dans le phénomène c'est-à-dire remplir ou colmater la
phénoménalité. Pour habiter, il faut laisser du vide au Vide. L’habitation
exclut l’adhérence, la possession ou la collection.
La pensée maldinéyenne ne peut se résumer car elle n’interroge pas plus
l’étant que l’être. Interroge-t-elle ? N’est-elle pas plutôt épreuve, emperia et libre trans-formation, metamorfh. Demeurant en avant d’elle-même, elle s’inscrit
dans une temporalité qui la convoque et la résout au présent-en-advenir de la
présence. Il n’y a pas de mémoire d’une
œuvre d’art, pas plus qu’il n’y a une mémoire de l’Ouvert ou de
l’événement. Seul l’étant se présentifie. L’œuvre d’art, l’événement, le Rien
exigent qu’on y soit, dans un là qui n’a pas de lieu mais qui est paysage. La génialité maldinéyenne est d’offrir à
l’ineffable un horizon de parole, une libre étendue à fleur et fond de
signifiance qui demeure un non-lieu de
l’étant. Elle seule peut, me semble-t-il, sauver la psychiatrie du pire
danger qui la guette et dont Binswanger fut l’éclaireur et la sentinelle :
une psychiatrie qui ostracise de sa pensée l’homme et la pensée. Il n’y a pas
de mémoire de l’homme, de son pouvoir-être. C’est la raison pour laquelle
s’érige le mémorial qui étantifie. La clinique nous le rappelle. Chaque patient
est unique et singulier et ne me renvoie à rien si ce n’est à lui-même, un
existant. C’est de ce rien, du respect de ce vide initial que peut naître une
rencontre. Mais Henri Maldiney me fit très justement remarquer que l’existence pathologique est encombrée, que la
dépression est encombrée d’un vide positif qui n’est pas le vide ouvert. Du
vide-compact, du vide-étant ne peut surgir aucune rencontre. Mais
l’encombrement n’est-il pas le parasite du contact humain, de l’éducation, le
prix à payer pour s’humaniser ? Dans notre monde où tout se capitalise,
l’encombrement – remplissage par l’étant –
a atteint son acmé, ne laissant plus de place au vide, au temps de la
pensée. A l’encombrement de l’existence pathologique répond l’encombrement de
la formation psychiatrique, des exigences de la société. Nulle issue si ce
n’est la crise, non celle de la psychiatrie mais celle du psychiatre, non celle
d’un système mais celle de l’homme. Nulle issue si ce n’est l’événement, une déchirure dans la trame de l’être-au-monde,
donc à la fois de la présence et du monde dont elle est le là. Soudain, ce
qui était possible – s’objectaliser – ne l’est plus. Confronté à l’existence,
faisant de son être un être à
l’impossible au regard de l’étant,
la fissure de son identité, de ses croyances, du flux des causalités lui ouvre
une voie. Prise de conscience. Lucidité fulgurante. Plus rien n’est pareil.
L’être est mis en demeure de s’anéantir, de se colmater ou de se transformer.
La transformation ne sera possible qu’au jour d’un nouvel horizon
d’intelligibilité qu’instaure la philosophie. Restons vigilants. La philosophie
connaît les mêmes avatars que la psychiatrie. Je parle d’une philosophie qui
pense, qui exclut tout conditionnement.
Binswanger et Maldiney furent tous deux marqués par deux grands penseurs :
Husserl et Heidegger. A l’aune de ces regards phénoménologiques tournés l’un
vers la conscience, l’autre vers le découvrement (Entdeckheit) de l’Être, le
psychiatre et le philosophe ont analysé l’existence humaine : « Erfahren, Verstehen, Deuten. »[23]
En fréquentant les malades de l’hôpital psychiatrique, Maldiney a pu au
jour de ses analyses esthétiques restituer à ces êtres ce dont la psychiatrie
les avait, in illo tempore, destitués : leur pouvoir-être. En deçà de toute pathologie, l’existence
d’un psychotique possède une dimension pathique authentique dont les formes
esthétiques sont l’unique logos. Un nouvel horizon de sens s’ouvre au fil
et dans l’écart des mots : charge
thymique, tonalité, climatique propres à chaque ligne, surface, tension
spatiale, couleur, texture… sont-elles plus primitives que celles du mot ?
Lorsque Henri Maldiney se trouve là où seul le « où ? »
prend sens, en présence-à, hors de l’étant et de ses repères[24], il écrit à même le vide qui le surprend. La véritable conscience est une conscience
réceptive qui ne souffre aucun a-priori. Son écriture est témoin de cette
conscience qui n’est pas conscience de quelque chose car il n’y a pas d’intentionnalité dans le vide. Son écriture est
témoin d’une existence dont l’essence
n’est pas sous la juridiction du projet. Tout comme Binswanger n’était pas
inféodé à Freud, Maldiney ne l’est ni à Husserl, ni à Heidegger, ni… à ses
lecteurs. Sa pensée est libre, sa conscience réceptive. Il n’a rien à démontrer,
à valider ou vérifier mais demeure dans le là de l’ouverture de ce qui lui est
donné. Il a libéré la phénoménologie de ses phénomènes obsessionnels et de ses
objectifs pour lui permettre de les atteindre : une manière d’être au
monde qui laisse l’être et le monde se déployer dans leur propre phénoménalité,
sans orientation ou manipulation du regard ou de la perception.
« Se
mettre à l’épreuve
Se mettre au service des « choses
mêmes »,
Prêter sa voix à ce qui est encore sans
paroles et sans signification,
Se laisser éblouir par ce qui échappe au
regard scrutateur :
Voilà l’esprit de la phénoménologie que
Husserl nous a léguée. »
Rudolf
Bernet
A être au plus proche du vide et de
la lumière qui touchent Maldiney en présence d’un existant, nous prenons conscience que l’existant ne se
donne nullement comme un étant. Il se donne sans que vous puissiez en posséder,
capitaliser, conclure, cerner les donations, sans que vous puissiez le réduire
à un thème.
A lire l’œuvre d’Henri Maldiney, à « ouvrir le rien », à le cheminer et le comprendre, à revenir
sans cesse sur ses textes, à rester au plus proche de la phénoménalité de la
signifiance de son témoignage, le clinicien que je suis apprend à soutenir le
regard numineux d’un visage, à séjourner dans l’angoissante béance de l’autre,
à accueillir le mystère de l’altérité sans l’instrumentaliser inutilement dans
un diagnostic. Ceci n’est possible que lorsque comme Maldiney, je ne veux ni
séduire, ni convaincre : me mettre en avant. Son propos comme le nôtre
n’est pas à être aimable, à créer du lien – ce qui n’exclut pas le liant. La
génialité ne se soucie pas des autres parce que la génialité existe l’autre.
« On » ne parle jamais autant d’amour que lorsqu’il fait défaut,
autant de communication que lorsqu’il s’abîme dans le bavardage. Certes, nous existons rarement, nous sommes
constamment. La psychiatrie croulera toujours sous le poids des
administrations, des contingences financières, de la rareté du temps, des
impératifs de la science mais l’ontique ne peut triompher. Le psychiatre plus
que jamais se doit d’être conscient de sa responsabilité d’existant. Exister, c’est tenir l’être en ayant ma
tenue hors de l’étant auquel je suis livré, lequel me donne une contenance qui
risque de me combler. Pourra-t-il malgré l’invasion et la contamination
d’un verbe pré-déterminé, de formules convaincantes et insipides prendre le
temps de se confronter à un texte qui ne se comprend ni à la première lecture,
ni à la deuxième, qui n’offre aucune panacée et nous laisse seuls sans filet au
dessus de l’abysse de notre propre vie lorsque, devenue existence, elle
s’arrache de l’ordre de l’étant dans lequel elle fut jetée ?
Comment le psychiatre emprisonné dans la bureaucratie, happé par l’urgence,
laminé par les impondérables de la santé mentale pourra-t-il accueillir, endurer l’événement d’une
telle rencontre et être mis en abîme, mis
en demeure de surgir unique dans l’instant éclaté ? Nul ne peut
répondre. Car l’événement d’une telle rencontre bouleverse le moi et son monde.
Ce à quoi il ouvre est hors attente. Et ce hors attente est bien, comme nous le
précise Maldiney, le réel. N’est-ce pas en présence de ce réel que pourra
s’opérer la mutation du pouvoir-être du patient ? Accueillir un patient
sans l’étantifier, l’écouter sans jugement, sans à-priori, être dans le là,
dans l’ouverture « de lui, de soi », du « je et tu » ne
resteront que des formules pour celui qui ne peut se mettre en péril. Un péril
n’en vaut pas un autre : celui de bannir de la pensée psychiatrique
l’homme et la pensée ou celui de bannir chez le psychiatre une représentation
de la psychiatrie. Il n’y a pas de représentation du patient. Il ne peut
qu’être là et sa présence ne peut que me bouleverser.
De ma rencontre avec la génialité, de ma rencontre avec Henri Maldiney, il
n’y a rien à se souvenir car
« de l’inoubliable, je n’ai pas à me souvenir »
André du Bouchet
3.3. : La rencontre existe le fond
Dr. Ado Huygens. Dialogue avec
Henri Maldiney – Texte d’Ouverture du livre collectif en hommage a Henri
Maldiney, une phénoménologie a l’impossible
"L'existence est rare. Nous sommes
constamment, mais nous n'existons que quelquefois, lorsqu'un véritable événement
nous transforme" Henri MALDINEY[25]
L'écriture et la funambulie
partagent trop souvent les mêmes espaces pour courir les mêmes dangers:
celui d'une hauteur qui, se frayant un chemin dans les cimes, en devient
inaccessible ; celui d'une hauteur qui, ne pouvant prendre son envol, s'abîme
dans le superficiel ; celui d'une hauteur qui, non éprouvée, dépourvue de la
portance du rythme, révèle soudainement le vide et nous fige dans le vertige.
Plus rarement, l'écriture se différencie d’un exercice de style. Il ne
s'agit plus d'une performance, d'une logorhée, d'une histoire à raconter. Non
plus des prémisses qui déjà connaissent leur conclusion mais une voie qui se
fraye au fil et dans l'écart des mots.
Ainsi se caractérise l'écriture du Professeur Maldiney. Instant de
dévoilement, esquisse de Vérité, elle existe[26] notre appel à être, nous réveille de notre
torpeur, nous met en présence du Dasein -
que nous sommes - dont il y va en
son être de cet être. Ecriture en ouverture, moment apertural de l’être, elle
nous ouvre l’Ouvert : "le nulle part sans négation : le pur,
l'insurveillé, qu'on respire, qu'on sait infiniment et qu'on ne désire
pas" [27]
« L’ouvert n’est pas signifiable ; il est signifiance.
L’Ouvert est le où absolu en deçà de l’être et du sens. Il est l’apertural qui
appelle à être. »[28] Les mots cessent d’être des mots mais participent
à une co-naissance, à un dépassement de soi et de la parole, à un dépassement
vers un autre monde, un autre temps, ces termes mêmes étant impropres. Nous ne
pouvons l’expliquer, le rationaliser mais l'exister.
Nombreux sont ceux qui abandonnent,
qui referment le livre, le trouvant abscons, voire hermétique parce qu’ils ne
se laissent pas porter par le rythme. Ils ne s'impliquent pas. Logophages, ils
consomment. L’écriture du Pr. Maldiney exige une lecture-en-présence d’un soi
qui existe ce qui apparaît au jour du surprendre. Elle nous met en demeure de
nous tenir en dehors de nous-mêmes. Elle n’exige pas d’être comprise mais
d’être entendue.
Depuis plus de vingt ans, je chemine dans l’entrelacs de sa présence et de
son écriture. Des années de lecture pour un instant d’éclaircie qui déchire la
trame du quotidien.
Permettez-moi donc d’entrelacer mes mots aux siens[29], ceux de nos entrevues, de nos entretiens. Il ne
s’agit pas d’introduire, de faciliter une compréhension ou de raconter une
histoire mais de partager un moment d’exception.
Tous supports, quels qu'ils soient – couleurs, terre, mots… -, le restent
tant qu’ils ne servent qu’à reproduire, tant qu’ils se limitent à ce qu’ils
sont : des éléments tirés de
l’expérience sans jamais se transformer en moments dimensionnels d’une œuvre d’art. Par exemple entre une droite
ou un bleu dans un tableau de Mondrian et une droite et un bleu perçus dans le
monde. L’erreur est de confondre les deux ordres : art et prose du monde,
c’est-à-dire d’oublier que le rythme de l’œuvre sous-tend toutes les formes qui
la constituent. C’est en lui qu’elles existent ; elles consistent de cette
transformation. Les éléments d’une œuvre d’art sont, en elle, des moments de
forme, c’est-à-dire des esquisses rythmiques qui n’existent qu’à même le rythme
unique de l’œuvre.
Une peinture, une sculpture, un livre connaissent des destins bien
différents s'ils demeurent des objets thématisables, analysables et
interprétables à souhait où s'ils existent le fond de l'être qu'ils
accueillent. L'accueil exige réciprocité et mutation[30] continuelle du creux et du relief, de la distance
et de la proximité, de la présence et de l'absence, du même et de l'autre, du
vide et du plein.
Trop nombreux sont les ouvrages, trop rares les œuvres. Les premiers se
lisent, se perçoivent, les deuxièmes se
rencontrent. La rencontre n’est jamais banale. Quand y-a-t-il rencontre ? Rencontre n’est pas contact, épreuve
bilatérale, mais présence de chacun à l’avant de soi à même l’épreuve de la
présence de l’autre. Le dévoilement de l’un dans l’accueil de l’autre n’est une
révélation pour celui-ci que si dans cette épreuve il s’apparaît à lui-même présent
: à l'avant de soi.
Cette rencontre demande-t-elle un cheminement ?
Dans ce que j'écris, il s'agit d'une
question, question qui a été posée sous différentes formes. Il s'agit de
marquer et de dénoncer l'inauthenticité de beaucoup de ces formes. Mais, si je
restais à cette seule critique, je ne dirais rien du tout. La parole est
articulation des choses dans l’éclaircie. Encore faut-il qu’elle ne soit pas
pour l’écoutant un bruissement étranger et qu’il n’ait pas déjà condamné en lui
toute ouverture à ce dont elle parle. L’apparition des choses ou d’un autre
n’est une entrée en présence que pour celui qui, à même cette épreuve est
exposé à soi dans son autophanie. C’est en quoi une œuvre d’art est
spirituelle. Elle n’est pas un étant. Elle existe,
d’une existence irréductible à toute autre, y compris celle de l’artiste.
Ce qui fait dire à Héraclite : « Ce n’est pas moi qu’il faut
entendre, mais le Logos ».
Il s'agit donc bien d'un entendre qui s'apparente à un
cheminement-méditation - entrer dans le sens[31] - d'où surgit, quelques fois, rarement, à partir
de rien une rencontre. Celle-ci ne peut être préméditée, préparée. Cheminer
n’est pas anticiper mais à chaque pas ouvrir la voie sur laquelle on trouvera
en avancant appui et soi La rencontre n'exige en aucune manière de connaître la
biographie de l'auteur. Qu'est-ce qui nous permettrait dès lors de mieux
pénétrer cette écriture ?
C’est l’écriture elle-même se
traversant. C’est au lecteur à passer par elle. Mais ces mots: écriture et
lecture évoquent trop le scribe accroupi. Ce qui constitue dimensionnellement
une œuvre d’art quelle qu’elle soit, c'est la dimension suivant laquelle elle
se forme, suivant laquelle elle existe. Elle est toute signifiance sans être
jamais signifiable par autre chose.
Quelle est la dimension constitutive d’une œuvre ? C’est ce qui justement
n’est pas un état de chose, ce qui n’a rien à voir avec une logique :
c’est le rythme. Le rythme n’est pas un objet. On ne l’a pas. On n’est pas
devant. On est au rythme. Qui est au
rythme n’est pas au monde, que ce soit sur le mode du projet (Heidegger) ou sur
le mode de l’intentionnalité (Husserl).
On n’a jamais réellement compris le
rythme. Il est irreprésentable. Il n’y a pas de notation possible du
rythme parce que le rythme implique son
espace et son temps. Il n’est donc pas explicable dans un espace et un temps
préalables à lui. Tant qu’on est impliqué dans l’espace et le temps de la
mondéité, on est hors du rythme, hors d’œuvre, réduit à l’état de
« on » précisément.
Tout rythme est unique. Il y a
autant de rythmes que d’œuvres. Le rythme est pourtant Un. Une œuvre d’art est
unique en ce qu’elle est rigoureusement l’expression directe de l’Un. Voilà le
vrai sens de l’Un… Il n’est pas question ici d’essence, il n’est pas question
d’étance. Un rythme n’exprime pas un
état ou un moment du règne du monde, même de celui dont nous sommes l’ouvreur.
Ouvrir un monde, c’est fonder l’effectif ( qui de soi n’a ni raison d’être, ni
de n’être pas) en possible et, par là, l’ouvrir au sens.
A sens en effet ce qui se situe sous
l’horizon des possibles. Or le rythme, ce n’est pas cela. Il existe sans avoir
été d’abord possible.
Le pouvoir de rendre possible et de
donner sens qui définit le rapport (actif) de l’homme n’est pas à l’origine de
l’art. Celui-ci est la mise en œuvre d’une tout autre dimension humaine que
j’ai appelée transpassibilité.
Avant de saisir toute l'importance du rythme dans l'œuvre d'art et de
comprendre que comprendre une œuvre, c'est en exister le rythme, il nous faut tout
d'abord préciser la notion de transpassibilité. Pourriez-vous, Professeur, nous
éclairer ?
Il faut déjà que le lecteur ait le sens de ce que cette notion de
transpassibilité annule. Pourquoi n’y a-t-il pas d’événements dans le
monde ? En quoi, un événement est-il une surprise absolue ?
En ce que, dans le monde, nous ne
situons que ce qui est d’avance possible, possible par nous. Ce qui, dans cette
perspective, est réel est toujours d’abord possible. Rien n’est plus contraire
à l’art. En lui tout est surprise.
J’ai beau anticiper toutes les
possibilités, envisager ou susciter tous les sens possibles, je n’ai pas encore
commencé d’entrer dans la sphère du transpassible – laquelle ne relève pas de
la logique. Il n’est de logique que de l’objet. Or l’art n’est pas objet. Non
plus l’existence.
Il est très important de dire ce
qu’on entend par monde. La physique appelle le monde univers, peu importe
qu’elle le définisse par ses structures ou par ses contenus. Dans les deux cas,
il s’agit d’objectités sur lesquelles on opère. Mais, pour opérer sur quelque
chose, il faut déjà avoir ouverture à lui. La science n’a jamais expliqué
comment elle avait ouverture à quelque chose. C’est la question que posait Heidegger dans « Was ist
Metaphysik » : « Pourquoi quelque chose et non pas rien ?»
De ce surgissement du quelque chose, la science ne sait rien. Et elle tait ce
rien. Elle opère.
Mais comment a-t-elle ouverture ? Quand
je dis : « avoir ouverture », je rejoins la question générale de
l’ouvert. Il n’est pas question d’opérer sur lui.
Dans la huitième élégie de Rilke,
« le pur, l’insurveillé »,c’est sur quoi nous n’avons pas prise,
« das Niergends ohne Nichts », le rien qui ne suppose aucune
négation. L’ouvert ne résulte pas d’une négation faisant le vide du monde. Ici
se pose la question de son rapport avec le rien. Car le rien non plus ne
résulte pas de la négation de l’étant. Toute négation porte sur un étant
déterminé et le négatif qui en résulte est affecté par la déterminité de cet
étant. Paul Klee l’a bien marqué à propos du Chaos. Le chaos véritable, dit-il,
n’est pas le contraire du cosmos, du monde comme Ordre des choses – dont le
contraire est désordre, selon la conception triviale du Chaos. Le véritable
Chaos est béance, comme l’indique la
racine grecque " ca ",
celle de caw béer, s’entrouvrir. C’est une erreur de le
rapporter au verbe cew :
verser, répandre. C’est de cette béance ouverte qu’il est question dans un
apologue de Chuang tzu " Forme et Sans Forme rendaient fréquemment visite
à Chaos qui les accueillait avec beaucoup d’urbanité. Désirant lui en témoigner
leur reconnaissance, ils lui dirent: "Tous les hommes ont sept orifices
par lesquels ils voient, entendent, respirent et se nourrissent. Vous seuls en
êtes dépourvus. (Vous n'avez
communication ni à rien, ni à vous-même.) Si nous vous percions ces
orifices ?Chaque jour, ils lui en perçaient un. Le septième jour, Chaos
était mort."
Forme et Sans Forme ouvrent le Rien.
Le Chaos, opaque et aveugle, qui n'est ni néant étant, ni étant néant, qui n'a
communication ni à rien, ni à soi,
disparaît dans l'ouverture où, au deux sens de l'expression, il se fait jour, et dans laquelle
toutes choses ont communication les unes aux autres et chacune à elle-même - y
compris le Chaos, "néant néanti".
Forme et Sans Forme agissent
ensemble. Une forme a dans l'absence de forme son départ et son issue à tout
moment de sa formation. On ne peut
dériver aucun de ces moments des précédents ou d'une loi de construction. Une
forme ne se dirige non plus sur aucun modèle préalable, idéal, réel ou virtuel.
C'est de cette conjonction paradoxale que naît la seule forme authentique qui
est précisément le rythme. Le rythme, à chaque instant, s'abîme dans la faille
pour renaître transformé en …lui-même. Il se déploie dans l'Ouvert pour autant
que l'Ouvert s'ouvre en lui sous la forme du Rien. Pourquoi est-elle la seule authentique ? Parce qu'il est la dimension suivant
laquelle une forme se forme, la seule dont s'éclaire l'énigme d'un pur jaillir.
(Hölderlin. Le Rhin) Le rythme est un avènement. L'avènement sort de rien, n'a
pas de forme préconçue, n'a pas de
finalité et devient de soi-même
signifiance et existence, existence signifiante, réelle. C'est à partir de ce
rien qu'elle devient le seul événement possible de l'Ouvert qui est un
avènement. Il n'y en a pas d'autres..
« Abstrait, tout l'art l'est ou n'est pas. »[32] Cette dimension abstraite est d’autant plus
difficile à se faire force que l’art est figuratif. En regardant une peinture,
je peux m’intéresser uniquement à ce
qu’elle représente, à l’histoire qu’elle raconte. De même, je peux réduire le
livre à une source d’informations. Or l’œuvre d’art ne raconte jamais une
histoire, elle n’est pas anecdote. « Son apparaître ouvre le sens et fonde
la vérité du il y a…L’unique réponse au défi des œuvres en acte, dissimulées
dans leur première clarté, est de mettre en lumière en elles le paradoxe qui
constitue leur ultime condition d’être : le Rien est impliqué dans la
toute-présence. C’est le vrai sens de l’abstraction. »[33]
Un rouleau de Shitao, une sculpture de Giacometti, une poésie de Rilke, un
bol à thé de Rikyu, une peinture de de Staël, ne sont pas des objets
contingents qui occupent un lieu, lequel pourrait aussi me recevoir. Au
contraire, ils me surprennent , m’arrachent de mon lieu-quotidien, déchirent
mon possible. Je suis dans l’instant de leur rencontre en
crise : « l’essentiel de la crise n’est pas seulement le passage
d’un ordre à un autre, mais aussi l’abandon de la continuité ou de l’identité
du sujet. Elle montre la lutte à mort engagée entre l’attribut pathique
et l’attribut ontique »[34].
Comment les comprendre, ces crises qui me déstabilisent à chaque
fois ? Sans les écrits de Maldiney, je n’aurais pu ni fondamentalement les
saisir, ni les dépasser. Sans sa présence, je n’aurais pu laisser sourdre de
l’indéterminé mon être le plus propre.
Etrange destinée que cette écriture qui abrite en son sein le mystère et
l’avènement de la mutation[35], cette écriture qui explique (Auslegung) ce qu’elle peut elle-même engendrer :
la déchirure de l’existence, la rupture de l’évidence que chacun d’entre-nous
expérimente peu ou prou à l’adolescence.
La crise de l’adolescent, dit-il « est co-originairement une crise de
soi et du monde. L’adolescent ne veut pas être aimé. Il veut être compris selon
son être propre…L’adolescent qui se découvre être là, au monde, pressent qu’il
est le là de tout le monde ouvert. Il découvre la dimension du pour-soi…d’un
pour-soi qui lui est étranger parce qu’un autre est en train de percer sous lui. »[36]
La crise de l’adolescence est avant tout tragique – « le tragique
advient lorsque se brise ce dont il y va
en un sens ultime et absolument englobant, ce à quoi est suspendue la
présence humaine. »[37] - parce qu’elle s’impose à un être-en-exil, sans demeure.
Ostracisé, il ne peut revenir du lieu qu’il a quitté. « Découvrant la
précarité du présent dans l’infinité du temps »[38], il bouge sans cesse sans pouvoir demeurer. Jamais un être ne peut ressentir comme
l’adolescent, avec autant d’intensité, ce que je pressens comme source de toute
crise, noyau de chaque événement : la
présence simultanée de l’Être et du Rien.
L’adolescent n’exulte-t-il pas souvent de son pouvoir-être, qu’il exalte…à
l’échouement, fissuré par un haut fond : le rien. Il ressent dans un même
élan la volonté de puissance ascensionnelle qui le conduit vers l’existence, la
créativité et celle descencionnelle qui le mène au néant. Le drame de l’adolescence est la solitude,
une prise de conscience trop souvent précoce et dès lors tronquée de la
dimension tensionnelle de la présence et de l’absence, de la proximité et de la
distance…, des limites . « Toute dimension pathique de l’existence a sa
pathologie… Le pathologique est une possibilité du pathique révélée dans la
crise, »[39] poursuit Maldiney. L'adolescent est écartelé
entre ces deux directions antagonistes - la volonté de puissance ascensionnelle
et descencionnelle, véritable tension existentiale, dont le point de rupture
signe la crise, , dont l’issue la plus dramatique est celle de « la
psychose naissante ». La crise de l’adolescent est la plus atypique car l’événement - ce
réel qu’on n’attendait pas tant il vous surprend - est l’adolescence, elle-même
qui exige pour se transformer, un nouvel événement, celui de la Rencontre.
Toutefois, l’événement ne s’anticipe pas, ne se commande pas. Cette Rencontre,
déjà rare par elle-même, ne survient que plus rarement encore au sein de cette
crise d’identité. C’est alors qu’une forme impropre, inauthentique de la
Rencontre prend le relais. A défaut de la Rencontre, il y a les rencontres, les
amourettes qui, certes, ne trompent pas, n’existent pas le fond en le
constituant mais qui permettent d’éviter le pire. Cette crise qui n’en est plus
une, lasse l’entourage. Elle s’enkyste
volontiers dans une petite vie où domine la voix du « On » ou
peut se perdre dans les méandres de la contestation. Mais elle peut aussi, dans
l’instant, se déchirer dans l’événement de la Rencontre.
Fin des années soixante, suite à leurs échanges sur l’espace et le temps
vécu, Henri Maldiney écrit au Dr Gisela Pankow : « Au large de tout Ici, sans ailleurs, toute
rencontre est suspendue hors de soi, au péril de l’espace, dans l’Ouvert »[40] L’écriture de Maldiney n’est-elle pas phénoménologique[41] dans la mesure où elle n’imagine rien et
n’élabore aucune théorie. Elle décrit ce qui apparaît, ce qui se montre. Bien
plus encore, elle existe les
existentiaux. Cette phrase, je l’ai lue en 79 lorsque je suis son enseignement
puis je l’enfouis. En 95, au moment de la Rencontre, je la relis. Depuis, je la
médite.
Seule une conversion du regard, des sens inaugure le décel de l’Être que
son écriture recèle. Il n’est pas besoin de connaître le Pr. Maldiney pour se
rendre compte qu’il a rencontré, que sa rencontre fut Rencontre. Comment
peut-il ciseler les mots, les choisir, les conjuguer au point de nous offrir
l’épiphanie de cette rencontre - sous réserve d’une autophanie - s’il ne
l’avait pas éprouvé ? C’est pourquoi, comme il le précise lui-même, il n’est pas le maître de l'ouvrage mais le
témoin[42] d'une
oeuvre, l'istor , comme les figures sous arcade de l'apocalypse
d'Angers sont en bordure de chaque scène les garants de l'événement.
Relisons ce moment événementiel : « Au large de tout Ici, sans ailleurs, toute rencontre est suspendue hors
de soi, au péril de l’espace, dans l’Ouvert ».
L’adolescent peut-il supporter, risquer la Rencontre ? La Rencontre du
Dasein précède-t-elle toutes les autres ?
Chaos vient de la racine grecque
" ca " :
s'entr'ouvrir, bailler ; caoV, ouverture béante, gouffre, abîme…L’enfant est souvent heureux si le monde dans
lequel il évolue est harmonieux. Il n’est pas touché par l’appel à être parce qu’il n’a pas à se dégager du destin
de l’Histoire. Qu’un enfant ait une histoire, par exemple un deuil, et tout est
transformé. L’adolescence infligera une première et inexorable fracture,
fracture qui met l’enfant en présence
d’une ouverture béante, du gouffre, de l’abîme.
Mais qu’êtes-vous, adolescence ? Une tranche d’âge, une hormone, une
résonance intime ?
Dans un premier temps, certainement une hormone qui fissure l’image du
corps, qui le réveille au jour de la sexualité, du désir et de la pulsion. Plus
rien n’est pareil. Le fond s’effondre. Son sol, jusqu’à présent, solide, se
dérobe.
Un deuxième temps s’instaure : celui de la question existentiale aux
mille réponses, jamais satisfaisantes… sans réponse : Qui suis-je ?
Pourquoi moi plutôt que rien ? Où suis-je ? Où vais-je ?
L’hormone et la question entrouvrent ce qui semblait inébranlable, le fond. L’adolescent
n’est il pas bien rapidement au large de tout Ici, sans ailleurs ? Mais rencontre-t-il pour autant ?
« Rencontrer, c’est se retrouver en présence de l’autre »[43] « Il n’est de rencontre que de présence à
présence, dont chacune a sa tenue à l’avant de soi, en soi plus avant. »[44] Telle est bien la grande difficulté de
l’adolescent car en recherche de sa propre présence. Il ne recherche l’autre
que pour se trouver. Or, « celui qui attend ne rencontre pas l'autre en
présence réelle si l'apparition de celui-ci ne met pas en déroute toutes ses
protentions… Une rencontre est
co-naissance : l'être rencontré surgissant de rien, comme le rencontrant
lui-même. La réalité d'autrui dans la rencontre est une signifiance
insignifiable - comme son existence. L'existence se donne dans son don le plus
fort, là où son signe est égal à zéro…
La présence d'autrui fait perdre à l'être-là non seulement son être,
mais la capacité de le mettre en jeu »[45]
Cette ouverture à la présence d’autrui – cette co-naissance - est l’enjeu
le plus capital de l’adolescence. Celle-ci n’est possible qu’au sein de la
transpassibilité, ce dont l’adolescent souffre précisément le manque. Passible
de l’imprévisible, il l’est bien peu tant il le désire cet imprévisible qui
pourrait le sauver. Comment peut-il se retirer, lui qui se ressent déjà si
évanescent ? Comment pourrait-il sortir de soi, lui qui le ressent, ce
soi, comme perdu ? L’adolescence est la crise de l’existence.
Existence est transcendance.
« C’est dans la transcendance et par elle qu’il est possible de
distinguer à l’intérieur de l’existant et de décider “ ce qui est un
soi-même ”, et comment est “ un soi-même ”, et ce qui ne l’est
pas… Ce vers quoi la réalité-humaine ( le Dasein) comme telle transcende, nous
l’appelons le monde, et la transcendance[46], nous la définissons maintenant comme
être-au-monde. »[47] L’adolescence est la crise de la transcendance,
la crise du au-monde. Rares sont ceux
qui comprennent cette déchirure, qui s’en souviennent. Comprendre l’adolescent,
c’est résonner à cette déchirure, y être intonné.
« Verstehen ist immer
gestimmtes »[48]? Eclairez-nous, Professeur ?
Cela veut dire
« être accordé à un ton ». Mais il faudrait montrer comment cet
accord est immanent au comprendre. Or cela n’est pas élucidé par Heidegger, en
raison même de sa conception du comprendre. « Seul, dit-il, l’être-là est
sensé », en ce que son projet ouvre le sens du monde, auquel, par là, il
est. Il comprend ce qui est en jet dans son projet. Ainsi dans l’origine de
l’œuvre d’art, l’art éclaire la terre en la portant au monde. Il est projet
de monde. En
lui « es weltet ». Nul part ne surgit la surprise de ce qui excède
infiniment la prise et l’entreprise et en quoi s’engloutit tout a-priori.
L’adolescent
ne se sent pas compris et s’en plaint. Le danger pour l’adulte, pour le
thérapeute est de s’en tenir à cette demande. Tout empathique qu'il puisse
être, il maintient l’adolescent dans sa déchirure. Comprendre rapproche dans la
distance, n’abolit aucune limite, n’instaure aucune nouveau lieu, aucun nouveau
temps. Il éclaire différemment la mondéité mais nous y maintient. La demande de
l’adolescent est toute autre. Elle est de l’ordre d’une signifiance
insignifiable. Il espère l’impossible, attend l’inespéré, l’inespérable tout en
s’enlisant dans la mondéité. Tels des sables mouvants, plus il désire s’en
extirper, plus il s’y enfonce. La crise du « au-monde » ne peut se
résoudre au sein de ce monde. Seule la
rencontre véritable ouvre à chaque fois un autre monde et un autre temps
auxquels avant qu'ils aient pris forme elle est suspendue. La rencontre ne
s’insère nullement dans une situation historico-mondiale.
La
Rencontre transcende le comprendre. La
question ne se pose plus. Le là de la Rencontre n’instaure pas un espace
d’orientation mais un espace de présence originelle, un point-source dont
l’éclatement ouvrira un monde. La Rencontre est un moment de Urstiftung, de
fondation originelle.
Comme nous tous, j’ai été adolescent et je le suis resté jusqu’à cette
Rencontre de septembre 95. Je me promenais en Norvège en juillet 95 le long
d’un torrent à la recherche de pierres qui me serviraient de Runes. Alors que
je plongeai ma main dans l’eau froide et limpide, au moment de saisir la pierre
que j’avais remarquée, je ressentis que le Pr. Maldiney
dont je suivais l’enseignement depuis 1978, était mon maître. Ce fut un moment extraordinaire. Le soir même, je
lui ai écris de cette petite hutte de bois à flanc de montagne où je passais la
nuit. Le moment de Rencontre fut au lointain, surprenant, là où rien ne pouvait
présager l’événement. Quelques mois plus tard, en septembre, je lui rendis
visite à Vézelin pour préparer un congrès. Le moment de la Rencontre fut très
étrange, en fin de soirée. J’avais été toute la journée très intimidé, sur mes
gardes.
Le moment de se retirer vint. Des chutes de courant étaient fréquentes et
pouvaient plonger sa demeure dans la nuit. Il s’arma d’un chandelier et me
précéda sur le grand escalier de pierre qui
conduisait à ma chambre. Soudainement se brisa la distance. Toutes
représentations s’évanouirent. Suspension de toute spatio-temporalité. Il ne me
conduisait plus vers ma chambre mais m’accompagnait, au large de tout Ici, sans ailleurs, dans l’éclaircie de l’Être.
Sans jamais sombrer dans le « On », nous ne sommes pas pour autant
toujours dans la Rencontre. Celle-ci est exceptionnelle, unique, sans
comparaison mais n’implique pas une situation exceptionnelle. Un geste –
cueillir une tomate dans le jardin, prolonger une parole d’un mouvement de la
main -, un regard, un sourire peuvent traverser et déchirer la mondéité. Sans
crier gare, fond et forme s’identifient, s’instaurent un nouveau monde, un
nouveau temps. S’ensuivent des mutations continuelles du lointain et du proche,
de la présence et de l’absence, du projet et de la chute, de l’élan et du
suspens. La Rencontre n’implique ni fidélité, ni certitude, ni sécurité,
n’engage aucune possessivité. Elle ne comble pas la béance mais la transforme
en patence.
Pour
mettre fin à cette béance, le rythme est nécessaire. Il met fin au chaos parce
qu'il implique une forme qui part de ce
qui n'est pas elle, de ce qui n'est rien,
du sans forme. Pour sortir
de la béance de l’adolescence : le rythme. Il ne s’agit pas de la cadence,
d’une boîte à rythmes ou de percussions dont les jeunes sont si friands. Ce
rythme naît de la Rencontre, émerge de rien qui n’existait avant sa présence.
Je l’ai éprouvé comme intime à l’élan vital. « Ne nous arrive-il pas, à
certains moments de la vie, de nous dire, à la réflexion, que le moi avec tout
ce qu’il peut faire et atteindre, est bien peu de choses, n’est rien, au fond,
en présence du devenir ambiant ? … Je porte en moi la notion d’une
destinée universelle, je porte en moi, dans mon élan personnel, la notion d’une
sphère de communion spirituelle avec quelque chose qui me dépasse et qui me
guide mais qui, irrationnel dans son essence, ne saurait ni être détaché du moi
ni être précisé davantage…c'est surtout
quand nous nous efforçons de donner au monde ce qu'il y a de plus personnel
en nous, que nous sentons notre élan venir du fond de notre être...Si nous
détournons les yeux de l’élan personnel, nous ne nous trouvons plus ni en
présence du vide, ni en présence du chaos, mais nous découvrons un phénomène
nouveau devant nous, celui du contact vital[49] avec la réalité…Le phénomène du contact vital reste subordonné à l'élan
personnel…
C'est comme une nouvelle source qui ne nous
apporte pas des connaissances nouvelles…nous parlerions volontiers en ce sens,
d'inspiration jaillissant tantôt du fond de notre être, tantôt venant d’une
union intime avec le devenir ambiant »[50]
Au moment où se transforme la crise, où de
nouvelles évidences se forgent, ce rythme existe le fond de mon être et je
ressens que je porte en moi, dans mon élan personnel, la notion d’une sphère de
communion spirituelle avec quelque chose qui me dépasse et qui me guide. Cette
sensation n’est pas un délire si une nouvelle crise peut me porter vers
d’autres horizons. « Le soi, jamais donné, jamais atteint sous peine d’échec,
n’est soi qu’à se maintenir en possibilité ouverte. »[51] Cette première crise de l’adolescence n’est que
la première d’une longue série qui toujours nous surprend car émergeant de nul part. La crise est le témoin
de l’existence. Elle est le moment apparitionnel de la rencontre. Nous ne
pouvons l’attendre. Elle apparaît. « Le Cervin surgissant n’est pas
localisé dans l’espace ; il meut l’espace unique de tout ce qui a lieu. A
son apparition, la volonté est toute de silence. Ce qui de lui nous aborde,
dans le saisissement, c’est sa présence nue. »[52]
Lorsque la crise apparaît, la volonté est toute de
silence. Elle trouble. Elle existe notre fond. « Le fond est un moment
dimensionnel de l’organum que constitue le rythme générateur de l’espace unique
de l’œuvre. Il est une sorte de mur cosmique, infranchissable, insaisissable, à
partir de quoi tout commence. »[53] Ce trouble est au péril de l’Être, au risque du
rien. Je peux ne plus pouvoir, ne plus sortir de la crise, y rester forclos. La
Rencontre, la crise me met en demeure de me transformer ou de m’anéantir. Il me
faut sortir du sans-forme, du rien tout en sachant que la volonté ne peut nous
en extirper. Seul le rythme.
L’appel à l’existence. « Dasein ist mitsein, l’homme de l’avec
est celui qui existe à rencontrer »[54]. Exister, c’est se tenir en dehors de soi, au
péril de l’être. C’est là que peut surgir une rencontre. Pas celle d’un
objet , Professeur ?
Bien sûr que non ! Ceux
qui se rencontrent se rencontrent à l'avant d'eux-mêmes. Il n'est de rencontre
qu'entre ex-istants, entre êtres qui ont leur tenue hors, dans l'ouverture, "en avant de soi, en soi, plus
avant." La rencontre implique et exprime la potentialité de l'existence.
Il n'y a pas de rencontre au niveau du on.
Dans la rencontre, nous ne sommes pas entre
nous dans un espace intercalaire, mais exposés dans le entre universel,
dans l'Ouvert. Chacun apparaît, a son épiphanie dans le regard de l'autre pour
autant que celui-ci s'y apparaît à lui-même en son autophanie toujours en
ouverture et dont la signifiance n'est pas monaiyable en significations. C'est
la condition même de l'anthropo-thérapie.
Au terme de ce cheminement
qui n’a eu d’autres raisons que celles de se frayer une voie, je me demande si
celui qui comprend votre œuvre est intoné à vous-même ?
Celui qui comprend mon œuvre n'est
pas intoné à moi. Peut-être l'est-il à ce à quoi je suis en écrivant. Je ne
suis pas ma bibliothèque.
A la mort de mon ami Du Bouchet j'ai
écrit : " Relisant de lui quelques lignes, "heurtant au muet comme à
ce qui est ouvert", j'eus clairement cette pensée. Ce dont je suis en
deuil n'est pas qu'il me manque mais qu'il manque au monde. Aucune biographie,
aucune bibliographie recouvrant son absence sous une masse d'informations ne
peut venir à bout de cette présence parce que son existence poétique est
réelle, son existence poiétique est un avènement de l'humain dans l'homme.
L'essence de l'homme est à l'avant
de lui-même, "dehors, sur son écart, inscrit comme jour au centre."
Se retrouver dans l'écart, c'est être sans jamais s'insérer dans la
bien-facture d'un système clos…"[55]
Ecrire pour qui ? Cette question n'est pas première. J'écris pour ceux que cet écrit éveillera. A quoi ? A ce pourquoi j'écris. J'écris en tant que témoin de la signifiance de l'Être qui me traverse et m'enveloppe irruptivement. Cela conduit à un livre. Je ne suis pas le maître de l'ouvrage. Je suis le témoin d'une oeuvre, l'istor , comme les figures sous arcade de l'apocalypse d'Angers sont en bordure de chaque scène les garants de l'événement. Quelqu'un ne peut rencontrer l'auteur dans son l'œuvre. C'est comme si quelqu'un pour voir, regarde ses lunettes. Non, il doit regarder à travers.
Ecrire pour ceux que cet écrit éveillera, éveillera à l’événement. J’ai
écrit pour partager mon événement, celui de la rencontre avec cet homme
discret, simple mais dévoilant, en
energeia, qui m’a aidé à me frayer
une voie dans le monde silencieux de la
souffrance humaine : la mienne, celle des adolescents, celle de chaque
patient. Préciser aussi que la Rencontre ne nous préserve pas d’exister, de se
tenir hors de soi. Elle ne nous soulage d’aucune responsabilité. Elle ne prend
rien en charge. Elle existe le fond. Elle n’exhorte pas à être mais nous
appelle, dans l’Ouvert, à exister, à ne pas oublier qu’il y va en notre être de
cet être.
Quand je parle de
transpassibilité, me
dit-il, je parle de la découverte d'un
soi qu'il était impossible de soupçonner d'avance. Et pourtant, nous sommes
responsables de ce que nous n'avons pas encore ouvert. Être rend responsable.
Beaucoup plus profonde que toute moralité, cette notion de responsabilité.
Certes, il
n’était pas nécessaire de connaître sa bibliographie pour comprendre son œuvre.
Mais pour ceux qui l’ont rencontré, il ne s’agit plus d’un comprendre, d’une
lecture mais d’une écoute, d’une communion, non plus nécessairement avec lui[56],
mais avec « un vide d’après plénitude, en dépassement du monde. »[57]
3.4. : De l’orient a l’occident : passage à l’impossible qui
exige son lieu : Bascho, chora ,… l’ Ouvert.
Dr. ado Huygens - Conférence donnée en mars 2002 au congrès de
la sociéte belge d’hypnose.
“ La
voie du thé n’est pas simplement un art mais bien plutôt une façon de vivre.
Traiter sans respect des objets inanimés, et se décharger sur eux de sa
mauvaise humeur, constitue une grave offense. Un réunion de thé est “ Fais un
délicieux bol de thé ; dispose le charbon de bois de façon à chauffer l’eau,
arrange les fleurs comme elles sont dans les champs; en été, évoque la
fraîcheur, en hiver, la chaleur ; devance en chaque chose le temps ;
prépare-toi à la pluie ; aie pour tes invités tous les égards possibles.”
L’idéal de beauté auquel tend le thé s’exprime pleinement dans le Chabana, la
fleur d’une réunion de thé. Le chabana doit essayer de faire ressortir toute la
vie qui est en chaque fleur : la beauté unique que toute fleur possède
naturellement, la vie singulièrement éphémère que la nature accorde aux fleurs
telles qu’elles sont dans les champs. Cette beauté cachée en toute fleur, on
peut l’exprimer par une seule. Le but de la pratique du thé est d’apporter le
calme...la calligraphie portée sur le rouleau découle de l’esprit de la personne
qui l’a composé comme de l’esprit de celle qui l’a transcrite. Les objets d’art
de la cérémonie sont comme un miroir dans lequel se reflète l’âme de l’hôte.
Que l’on pratique le thé ou la méditation dans un endroit ou dans un autre est
sans importance ; si cet endroit est paisible vous y rencontrerez votre être
propre. Confondant apparence et réalité, nous préoccupant de ce que nous
rencontrons sur notre route, nous oublions de nous préparer à notre destinée,
et nous perdons notre vie, notre humanité et notre cœur en chemin. Fûryû suggère que notre esprit doit couler
à travers la vie, comme le vent coule à travers toute la nature. Le fûryû
ne met en relief que ce qui est absolument nécessaire à l’équilibre et à
l’harmonie. C’est en ayant présent à l’esprit les montagnes, les cours d’eau,
les fleurs et le cycle des saisons, et en étant fidèle à l’esprit du fûryû, que
nous faisons un bol de thé.”[58]
Ainsi
s’exprime Soshitsu Sen, maître de thé,
quinzième descendant du grand maître fondateur, Rikyu sen.
Si tout comme le précise Maldiney, « une
civilisation ou une culture se définit par un ordre spirituel qui s'intériorise
à la nature et se montre en elle comme un ordre du monde »[59], la
cérémonie du thé fait partie intégrante de la civilisation Japonaise comme instant
lieu-sacré, -« un lieu considéré comme endroit du monde, possédant ses
aîtres propres, »[60] comme
instant créateur. En quelques mots
qui dessinent un paysage bien étrange, nous voilà emportés dans une réalité aux
allures de fiction.
« De l’orient à l’occident, Etats de conscience, Thérapie », un thème audacieux et très vaste qui sous-tend trois foyers qui mériteraient, chacun, toute une journée d’étude.
« De
l’orient à l’occident » implique un passage dont il est nécessaire de
préciser la teneur. De quel passage pourrait-il s’agir ? Il est en un
fondamental dont parle Takeuchi.
" L'idée de l'Être
représente la clef de voûte de la pensée occidentale. En effet, non seulement
la philosophie et la théologie mais aussi toute la tradition de la civilisation
occidentale gravite autour de cette pensée centrale. Tout est différent dans la
pensée orientale et dans le bouddhisme. La notion centrale qui génère
tant les religions, les intuitions, les croyances orientales que leur
pensée est l'idée du "Rien".[61]
Cette notion du Rien ne
correspond pas à celle que nous avons en occident le plus souvent identifiée
soit à
1. l'idée d'une
négation de l'être : il n'y a pas de
table
2. un prédicat
négatif : A n'est pas B
3. un concept
abstrait ou à une idée
4. une conjecture,
à quelque chose de virtuel , " je peux l'imaginer mort ou non existant
5. une absence de
conscience : sommeil profond, dans la mort, dans le coma…
C'est déjà une des raisons pour
laquelle ce passage est à ce point difficile . La deuxième : l’orient ne
peut s’approcher d’une manière gnosique, intellectuelle. La pensée orientale
doit se vivre, s'éprouver, se cheminer. Elle s'apparente toujours à une voie, à
une méditation et non pas simplement à un raisonnement, à une logique.
Chacun d’entre nous a déjà
éprouvé la sensation du rien nihiliste, celle qui nous terrasse, émousse notre
élan vital, nous rapproche de la mort. Plus rares, beaucoup plus rares sont
ceux qui entre en présence du
Rien-absolu, du Vide. Tel est
l’objectif fondamental de toute « Voie » dont la première est le Tao
dont l’équivalent japonais est « Dô » que nous retrouvons dans Judô,
la voie de la souplesse, Chadô, la voie du thé, Shendô, la voie de la
calligraphie.
Je ne sais si ceux qui ont
choisi le thème ont délibérément choisi « de l’orient à
l’occident ». Quant à moi, dans la mesure où nous sommes des occidentaux,
je préférerai penser le passage inverse, « de l’occident à
l’orient ». Celui-ci me semble plus intéressant dans la mesure où il peut répondre
à notre propre démarche.
Pourquoi ce passage ? Pourquoi l’occidental s’intéresse-t-il à la
pensée, à la culture orientale ? Le champ de la psychothérapie en général,
de l’hypnothérapie, en particulier, s’en voit-il enrichi ?
Le regard de toutes sciences
positivistes – telles celles qui se sont développées en Europe – s’avère quelques fois pétrifiant, voire
nihilisant. Il important de saisir, Husserl nous le rappelle, combien « la différence entre
l’appréhension intellectuelle et l’appréhension sensible est essentielle ».[62]
L’homme se construit non seulement à partir d’objets concrets, thématisables,
réels, face auquel il peut se présenter pour les « intuitionner »
sensiblement mais aussi par sa capacité d’intuitionner l’invisible, ce qui
se perçoit au delà ou en deçà de nos sens. Il se démarque de tous les autres
« étants » par sa faculté de croire, sa possibilité d’appréhender
l’essence, de la ressentir comme vérité apodictique et de fonder toute son
existence sur cette « fiction ». Fiction qui est, poursuit Husserl,
« la source où s’alimente la connaissance des vérités éternelles. »[63]
« Mais si la fiction est la voie d’accès à l’eidos, cela ne signifie pas
nullement que l’eidos ne soit qu’une fiction… L’essence est un objet non
empirique mais n’en a pas moins une « existence idéale qui tranche
radicalement avec l’inexistence. On retrouve là l’idée directrice de la notion
d’« intuition catégoriale ».[64]
Ces fictions s’élaborent en
fonction de nos cultures, de nos horizons de compréhension, de nos religions,
de notre manière d’être-au-monde, elles s’élaborent fondamentalement à partir
de notre manière de vivre notre corps car fondement même de l'apparaître
? S’interroger sur la relation organico-spirituelle du corps de nos patients
est très enrichissant. Le premier phénomène qu’il faut laisser apparaître
jusqu’à ce qu’il se signifie est cette dimension ontico-ontologique du corps.
C’est à partir de notre appréhension
corporelle que nous formulons nos fictions.
Les fictions-vérités-croyances
que proposent l’Europe finissent, sinon pas lasser, du moins par laisser un
goût amer tantôt d’inefficacité, tantôt de rigidité ou de superficialité.
L’Europe, depuis Descartes, a clivé toutes choses à partir du modèle corps-
esprit. Je ne reviendrai pas sur ses nombreuses dérives.
Souvent insatisfaits, nous finissons par nous laisser surprendre.
Le modèle oriental, malgré son étrangéité, développe une attitude beaucoup plus
intégrée, holistique, même si elle nous
paraît quelques fois puérile.
L’orient ne nourrit pas la
conscience comme l’occident, ne construit pas ses fictions sur les mêmes
assises tout comme Takeuchi nous l’a précisé. « La conscience est toujours
conscience de quelque chose. »[65] Quelle est ce « quelque chose »
fondamental ? La conscience de soi, celle de l'entrelacs du monde et notre
propre être-au-monde, de notre manière de nous frayer un chemin dans le monde.
"La perception effective
se produit quand il y a contact entre un organe sensoriel et une conscience…La
conscience mentale ordinaire ne peut percevoir directement les consciences des
sens matériels, ni les objets qui leur apparaissent…Notre conscience mentale
que nous appelons "pensée" ou notre "esprit pensant" est
donc incapable de séparer les images mentales des perceptions simples et nues
réelles… Cette conscience mentale qui a pour objet ce genre de mélange d'images
mentales et de consciences perceptuelles s'appelle un type de cognition conceptuelle, tandis qu'une
conscience perceptuelle nue à laquelle ne se mêle aucune image mentale
s'appelle un type de cognition
perceptuelle…L'ignorance est définie comme une compréhension erronée de la
nature des phénomènes…Une image mentale est un complexe d'images, d'idées, d'a
priori, de croyances et d'émotions interconnectés en un seul motif qui fait
l'effet d'une image…Puisque la conscience mentale de la cognition conceptuelle
n'a pas la capacité de séparer la conception de la perception, on dit qu'elle
se trompe sur le mode d'apparition de l'objet aussi bien que sur le mode
d'existence de l'objet..."[66]
Ce texte qui provient d’Orient
ne résonne-t-il pas étrangement avec celui de Husserl qui provient d’Occident? "L'arbre pur et
simple, la chose dans la nature, ne s'identifie nullement à ce perçu d'arbre
comme tel qui, en tant que sens de la perception, appartient à la perception et
en est inséparable. L'arbre pur et simple peut flamber, se résoudre en ses
éléments chimiques, etc. Mais le sens - le sens de cette perception, lequel
appartient nécessairement à son essence - ne peut pas brûler, il n'a pas
d'éléments chimiques, pas de force, pas de propriétés naturelles… La réduction
phénoménologique peut acquérir l'utile fonction méthodologique de fixer le sens
noématique, en le distinguant strictement de l'objet pur et simple, et d'y
reconnaître un facteur qui appartient de façon inséparable à l'essence
psychologique du vécu intentionnel - ce vécu étant désormais conçu comme
réalité naturelle."[67]
Ces deux pensées nous
sensibilisent au danger de la perception, de croire qu'il y a équivalence entre
"la chose réale " et "la
chose perçue". Noème et Cognition conceptuelle nous rappellent, nous
permettent de prendre conscience que l'objet perçu est traversé par notre
histoire avant d'être identifié, d'être nommé, d'être reconnu. La méditation,
pour les orientaux, la réduction eidétique pour les phénoménologues, deux
méthodes qui nous conduisent vers l'essence, vers l'eidos du
« perçu ».
La phénoménologie n'est une
science de la conscience que pour autant qu'elle tienne compte de toute sa
profondeur, profondeur sous-tendant et abritant l'immanifesté, l'invisible, le
caché. C'est alors et alors seulement que prend sens la phénoménologie en tant
qu'elle s'évertue inlassablement à "la mise à jour de
l'immanifeste...chevillé inexorablement au manifeste."[68]
L’orient s’est intéressé au lieu où s'origine la conscience elle-même. Nishida a beaucoup approfondi ce lieu - Basho. : “ Dans la connaissance du lieu (basho), c’est le lieu (basho) qui se connaît, s’aperçoit lui-même au fil d’une clarification du jeu de miroir entre tous les éléments ou moments qui sont en relation et qui se voient dans le reflet qu’ils se renvoient l’un à l’autre. Basho s’éveille à soi, il connaît l’éveil à soi et s’y voit. Il voit notamment que le moi substantiel en lui s’est abîmé et n’est plus rien, s’est vidé de sa substance pour révéler sa nature de pure vacuité ou néant absolu. Ce lieu du néant au fond de soi est le site où la conscience, en-deçà du cogito constructiviste et représentant, peut rejoindre la chose dans sa talité, la vérité des choses et du monde. C’est le site de l’intuition active. S’exercer à être le lieu où la chose et le monde se conscientisent. Basho est l’interprète ou l’expression ou encore le reflet du monde. ”[69]
Ce lieu où s'origine
« l'étant » serait donc bien
le Rien? La question est difficile et d’aucuns savent combien celle-ci
me taraude. Je ne pourrais en une demi-heure aborder les notions de Rien, de
Vide, de Néant d’une manière satisfaisante. Ce n’est donc pas mon propos, pas
plus de vous initier à la culture orientale mais plutôt de vous sensibiliser à
l’écart qu’il vous faut dépasser si vous désirez l’approcher.
Je vous propose de conjuguer
l’Orient, un état de conscience et la thérapie en abordant la notion de
« Jikaku ».
« Le
concept de Jikaku chez Nishida, absolument distinct d’une conscience de Soi
comme conscience objectale, est l’acte de retrouver le Soi subjectif et
agissant…Quand le Soi rencontre le monde ou autrui, c’est dans l’acte de la
rencontre qu’il se voit, sans qu’il y ait un « Soi Vu ».La différence
ontologique de l’étant (ce qui est) et du « il y a » (l’être ou c’est
çà), la différence entre le Soi qui voit et le voir (entre ce qui apparaît et
l’apparaître) est la différence entre le monde comme objet de connaissance ou
le soi comme sujet de la conscience d’une part et d’autre part l’acte qui fonde
cette constitution. »[70] Ce qui
intéresse le thérapeute, ce n’est pas cette entité « soi » objectivée
et constituée dans la conscience comme objet de l’intention mais le « Soi
agissant ». Le soi en tant fruit d’une cognition conceptuelle ne sert que
l’intellectuel. Quant à l’absolument autre – le Soi –, il n’est pas donnée à
l’humain à sa naissance. « Nous pensons que seule la relation
intersubjective et intra-agissante avec un autre actuel peut le mettre en jeu comme
moment structurel du soi. C’est seulement à travers la relation agissante avec
autrui que le soi devient soi comme « identité dans la
différence » ».[71]
C’est
pourquoi, un moment de partage du catégorial avec un patient est à ce point
important. Il s’agit d’un véritable dialogue dans son sens le plus fondamental,
celui de l’Être, celui du Vide « L’ouverture à soi du thérapeute à
lui-même peut provoquer dans la relation thérapeutique celle du patient »[72]
Ne
s’agit-il pas de la rencontre avec « l’absolument autre
nishidien » ? Ne serait-il pas « cet originaire, ce fondement
qui ne peut être copié et doit être recherché dans un dehors absolu, dans un
lieu absolument autre au-delà des distinctions relatives entre l’être et le
non-être ?…Il est impossible de le représenter ou de le reconnaître de
façon objective, mais étant donné qu’il supporte chacun de nos actes pratiques
dirigés vers le monde et autrui, et qu’il peut être vécu dans le Jikaku du soi
agissant, il ne peut être considéré purement et simplement comme néant ou
non-existant. Il est plutôt ce quelque chose dont la puissance permet les actes
humains physiques et psychiques, ce quelque chose du fond de la vie qui ne se
situe pas au niveau de l’existence de l’organisme du vivant, mais au niveau de la
Vie qui se prolonge spatialement et temporellement en réagissant tous les
vivants de génération en génération. Ce métasymbolique est insaississable par
une reconnaissance objective ou verbale, car celle-ci ne traite que de ce qui
« a forme », de ce qui est visible ». On ne peut négliger
le « sans forme » et l’ « invisible » lorsqu’on
s’occupe de schizophrènes dont le fondement même de l’être-au-monde est
ébranlé. »[73]
Pouvoir
côtoyer mon patient dans son atelier,
découvrir ses toiles et soudain, au sein même de cette co-présence,
partager avec lui ce moment de grâce où un coin de monde s’éclaire, où une de
ses toiles ouvre l’espace de la rencontre, où tout mon être est traversé par
l’Être de cette toile qui me rappelle qu’il y va en cet Être (de la toile) de
mon être le plus propre, n'est-ce pas un véritable événement thérapeutique tout
en échappant à tout setting thérapeutique. Ce moment ne peut être prémédité,
cadré. Il est avènement.
Un
détour par une pensée orientale était-il nécessaire pour nous approcher de la
vérité, pour répondre à nos questions existentiales ?
A
chacun sa réponse, à chacun sa métaphore, à chacun sa fiction car n’est-il pas
fondamental de comprendre que « la « vérité » ne peut exister
qu’à travers la fiction, »[74] cette
fiction propre à chacun d’entre nous, singulière, celle que nous aurons
construite, tissée à partir de celle des autres, celle que nous dénouons ou qui
se dénoue à chaque crise, à chaque événement pour se reconstruire, celle qui nous permet d’avancer, d’avoir l’illusion
de mieux comprendre.
La
pathologie ne survient-elle pas lorsque l’être-humain n’est plus capable de
construire et déconstruire ses fictions et d’en prendre conscience parce qu’il
se cramponne à ce qu’il estime la vérité ultime : les uns l’égo, l’absurdité
de la vie, les autres, la mort, l’argent, la puissance, le néant, la famille,
l’absolu, l’amour… ? La pathologie
n’est-elle ce pathos tragique qui nous dépasse, qui nous envahit et nous obture
l’accès à l’Ouvert, cet Ouvert si intiment approché par Rilke : "le nulle part sans négation : le
pur, l'insurveillé, qu'on respire, qu'on sait infiniment et qu'on ne désire
pas" [75] :
« L’ouvert n’est pas
signifiable, nous rappelle Maldiney, il est signifiance. L’Ouvert est le où
absolu en deçà de l’être et du sens. Il est l’apertural qui appelle à être. »[76]
Entre la cérémonie du thé et
mes rencontres avec le Pr. Maldiney,
j'éprouve depuis près de vingt ans la puissance du Vide, du Rien et ses dérives
dans le nihilisme, je ressens la présence de l'Ouvert. C'est cette présence qui
donne sens à ma pratique d'hypnothérapeute parce que cette présence résonne bien souvent
avec celle en déficience de mes patients.
De l'Occident à l'Orient, une
autre quête, celle du vide et non plus celle du plein, celle de s'épurer et non
plus celle de se remplir. Laisser la conscience se modifier jusqu'au
point-source. Sans cesse revisiter les fondements de toute thérapie pour saisir non plus les formes superficielles de
l'être-au-monde mais épouser son fond, espérer une rencontre.
« Au
large de tout Ici, sans ailleurs, toute rencontre est suspendue hors de soi, au
péril de l’espace, dans l’Ouvert »[77]
3.5. : Ontokinesthese du mélancolique ou le corps en deréliction en
recherche de presence. Dr. ado Huygens
- Conférence donnée a Paris 1998
au congrès international de somatanalyse.
Introduction
Nous sommes un dimanche au début
d'octobre. Je commence à relire les textes de la mélancolie et me
promène le long d'un lac en pleine forêt. Les couleurs sont ceux de l'automne
et son odeur est ravivée par le soleil et sa douceur. Les feuilles tombent,
jaunies, ci et là, et pourfendent le grand calme de l'atmosphère, pourtant déjà
chargé de la mort. C'est le silence d'un funérarium, c'est le lieu privilégié
de la mélancolie car , je cite Munier,
" la
mélancolie sait le monde périssable et l'aborde selon cette dimension ici et
maintenant." [78]
C'est à ce moment que j'écris dans mon petit calepin : " Je suis mieux
seul qu'avec un autre absent car la solitude ne pourra jamais me conduire aussi
profondément dans l'abîme que cette sensation de non-présence dans la présence
de l'autre, que ce " le là" en déperdition de lui-même. La mélancolie,
serait-ce cette intuition de l'illusion de la présence qui conduit à la perte
de tout mouvement. Les orbes de l'horizontalité du lac reflètent le miroir dans
lequel je pourrais m'évanouir. Le mélancolique se réfugie dans le fond
sans-fond, l'hystérique dans les cîmes sans hauteur. C'est pourquoi la
mélancolie fuit l'étendue au risque de s'y perdre à jamais tout comme Louis II
de Bavière. Il écoute le rien qui envahit sa vie car le rien est la seule chose
qui le rassure ou tout du moins la force que respire la faille de sa déchirure.
L'horizontalité absorbe le mélancolique dans sa platitude, la verticalité le
tient en vie..."
C'est ainsi que je commence ce long parcours qui me mène à vous
aujourd'hui. Maintenant , je vais lire, écouter, observer, sentir la mélancolie
tout autour de moi et créer ce nouveau texte qui m'exorcisera, pour un moment
encore, de
"
Dans les caveaux d'insondable tristesse
Où le
destin m'a déjà relégué ;
Où jamais
n'entre un rayon rose et gai ;
Où, seul
avec la nuit, maussade hôtesse,
Je suis
comme un peintre qu'un Dieu moqueur
Condamne
à peindre, hélàs ! sur le ténèbres ;
Où,
cuisinier aux appétits funèbres ,
Je fais
bouillir et je mange mon coeur ,
Par
instants brille,et s'allonge, et s'étale
Un
spectre fait de grâce et de splendeur
A sa
rêveuse allure orientale,
Quand il
atteint sa totale grandeur,
Je
reconnais ma belle visiteuse :
C'est
elle ! noire et pourtant lumineuse. [79]
2. Stimmung
Comme c'est étrange, ma première écriture s'inscrit dans une forêt
d'automne, ma deuxième, celle-ci, est ponctuée par mon regard qui se lève de ma
table de travail et se perd dans l'étendue de la mer du Nord. Deux lieux qui
illustrent si bien l'atmosphère, cette Stimmung mélancolique.
Or c'est précisément cette Stimmung
qui, tel un diapason, donne la profondeur de la résonance du mélancolique.
En effet, la Stimmung est,
dixit Virgile, les " Lacrimae Rerum
", les larmes des choses. C'est ce qui n'est pas dit, pas concret, non
pas perceptible mais aperceptible et qui
donne à l'espace sa possibilité d’être passible de, qui permet l'apprésentation
et/ ou, nous dit Heidegger, ce qui permet " à une chose, un lieu, une expression d'autrui de devenir organe de
notre communication totale avec le monde et, partant, avec notre propre
"fait" d'exister."[80]
Je ne peux que vous citer de longs passages de cet article de Michèle
Gennart et des citations de Heidegger pour partager ma sensation diffuse mais
profonde que pouvoir percevoir la Stimmung,
enrichit ma pratique psycho - somatothérapeutique de son essentiel : la possibilité de l' einfuhlung, d'être-là un, le même et à la fois différent -
dans-le-monde avec l'autre.
Ce que nous indiquons
ontologiquement sous le titre d'affection est la chose du monde la mieux connue
et la plus quotidienne ontiquement: c'est la Stimmung, le fait d'être
disposé...L'affection - la Stimmung- ouvre le Dasein en son être-jeté, et cela
de prime abord et le plus souvent selon la guise d'un détournement qui
l'esquive. La Stimmung
assaille. Elle ne vient ni de l'extérieur, ni de l'intérieur, mais en tant que
guise de l'être-au-monde, elle monte de celui-ci même...
La Stimmung a à chaque fois déjà
ouvert l'être-au-monde en tant que totalité et c'est elle qui permet pour la
première fois de se tourner vers. L'affection -la Stimmung- est un mode
existential fondamental où le Dasein est son là.
La Stimmung n'a pas seulement une signification fondamentale pour la
philosophie ; elle l'a d'abord pour notre existence à tous, où sa puissance
disposante et déterminante oeuvre à la façon d'une archè, arch, c'est à dire
" ce à partir de quoi" ou plutôt en se basant sur le verbe
arcein : ce qui ne cesse de dominer...
Il n'est pas du tout essentiel que
la Stimmung soit vécue, au contraire, -le vécu désigne la transposition ou
l'intégration dans le sujet d'un comportement intentionnel et en prise sur le
monde- ce sont précisément ces dispositions affectives, ces Stimmung,
auxquelles nous ne prêtons nullement attention qui sont les plus puissantes...
La Stimmung relève du se-sentir, il est un mode de l'être-là, du Dasein...
L'homme devenu triste se ferme, il
devient inaccessible sans pour autant manifester la moindre dureté à notre
égard. Que signifie qu'ainsi disposé, il soit inaccessible ? La façon dont nous
pouvons être avec lui et dont lui est avec nous est autre. C'est cette
tristesse qui constitue le comment (à la
façon duquel nous sommes ensemble). Il nous fait entrer dans la façon dont il
est, sans que nous devions être tristes. L'être-l'un-avec-l'autre, notre
être-là est autre. Il a changé de ton... Cette disposition n'est pas un étant
qui survient dans l'âme à titre de vécu; elle est bien plutôt le comment de
notre-là l'un avec l'autre...
Une Stimmung est un air, pas
seulement une forme ou un mode, mais un air au sens d'une mélodie, qui ne plane
pas au-dessus de l'être -présent prétendument véritable de l'homme mais qui
donne le ton de cet être...pour être à même de le rencontrer, il est nécessaire
d'accéder à une sensibilité plus fondamentale -la Befindlichkeit- sensibilité
au fait d'être-là... l'être-disposé de la Befindlichkeit constitue
existentialement l'ouverture au monde de l'être-là...La Stimmung est cette
disposition à travers laquelle se rencontrent originairement l'être-là que nous
sommes et l'être-là qu'est le monde lui-même...
Nous pourrions nous représenter
cette communication pathique comme symbiotique. IL n'en n'est rien...Pour
preuve, le sommeil qui est un desmos, desmoV , une liaison, un singulier
enchaînement de l'aisthésis, non seulement du sujet percevant mais de l'être
entier, dans la mesure où celui-ci ne peut recevoir d'étant autre qu'il ne soit
pas lui-même...
Celui à qui fait défaut cette
possibilité d'absence -comme
dans le sommeil ou le délire- laquelle constitue une certaine présence à soi et
à ses liens d'appartenance transhistoriques, ne peut manquer de sombrer dans
une précipitation effrénée qui s'absorbe dans les choses comme pour y trouver
appui, mais qui est incapable de laisser retentir la rencontre, est abstreinte
à trouver des objets toujours nouveaux...
La Stimmung est non seulement une façon d'habiter le monde,
mais aussi de l'ouvrir ou de le révélèr. Si l'on se soucie de comprendre
autrui, il importe dès lors de pouvoir résonner à sa Stimmung, et donc de
s'éveiller au monde qui s'y révèle... Le problème pour le thérapeute est
d'avoir, par einfühlung, la même expérience que le patient, de trouver un
terrain de co-présence, de parvenir à prendre pied dans son monde tout en
restant parti, de se mouvoir entre son recouvrement partiel et toujours mouvant
des mondes singuliers, ou de leur communication, et non de leur précipation en
un tout homogène. [81]
3. Mélancolie : un rien en déchirure
Or, la Stimmung du mélancolique est " un rien en déchirure ". Rencontrer un mélancolique, dans la mesure du
possible, c'est rencontrer un objet, déjà perdu, en perte continuelle de
lui-même.
Cet essai théorique sera étayé par les textes d'un de mes patients que nous
appellerons Olivier. Olivier a 33 ans et en paraît la vingtaine.
Artiste-peintre, il consulte pour insomnies, un symptôme qui cache une
véritable symphonie de comportements pathiques : l'hyponcondrie, des états
maniaques, des vertiges incessants, un narcissisme doublé d'une
auto-dépréciation continuelle, des délires mégalo, des troubles
obessionnels-compulsifs, une perversion sublimée dans une homosexualité dont le chef d'orchestre pourtant pourrait être la mélancolie.
" Je suis une merde et je ne
peux imaginer qu'il m'aime puisqu'il ne peut aimer une merde... depuis ma plus
tendre enfance, j'ai eu la peur de la mort, donc j'ai inconsciemment voulu
rester un enfant, pour ne pas grandir, ne pas vieillir et donc ne pas
mourir...j'ai eu en rêve l'image d'une femme mec et j'ai eu peur. Cette peur
vient du fait que je me sens coupable de ne pas pouvoir exister pour le corps
d'une femme. J'ai peur de ne pas pouvoir
lui faire l'amour car je ne me sens pas capable de mettre mes doigts dans son
sexe et encore moins ma langue ( Cà me
dégoûte profondément et je me sens coupable et impuissant devant ce fait-là )
...ma peur, est-ce un fait, la peur du sexe simplement, car chez mes parents,
la maison était comme asexuée et mon copain a amené le sexe dans ma maison ( Depuis
ont commencé ses insomnies) ... une fois,
j'ai fait l'amour avec un garçon, j'ai dit à ma maman que j'ai été violé, donc
je ne l'ai pas trahi physiquement, donc ma maman pouvait me pardonner, car avec
ma maman, c'est comme si elle était ma maîtresse, car j'ai dû ressentir un
inceste avec ma mère...quand mon père tapait ma mère, je me souviens très bien,
c'est comme si je recevais les coups moi-même car j'étais en ma mère, je
m'étais fondu en elle..."[82]
Le mélancolique, nous précise Hassoun, "a eu affaire à une mère qui n'a pas su l'accompagner dans son
sevrage...le sevrage suppose que la mère
soit capable d'entendre que c'est elle qui perd le sein...l'enfant ne peut
céder que ce qui s'est constitué comme perdu par l'autre… Le mélancolique est
cet objet non séparé qui a manqué d'être...il est cet enfant abandonné trop tôt
par une mère trop occupée à contempler sa propre image...le mélancolique serait
donc celui auquel le défaut de reconnaissance de l'autre rend impossible ou
aléatoire la formulation d'une demande, celui dont le désir reste énigmatique,
et qui ne rencontrant que des fins de non-recevoir plus que des objections à
son désir voit son rapport à l'objet atteint au point où le mélancolique se
trouve figé dans un endeuillement sans fin, sans recours possible à l'angoisse
, c'est-à-dire à ce qui pourrait susciter de l'objet" [83]
Olivier ne peut se construire car il se sent sans fondement. Il repose sur
le vide de la fissure créée par une rupture incessante, cette rupture qui ,
nous dit Baudrillard, " a deux
formes : l'une par l'éloignement, l'autre par excès de proximité. rupture de
charge, rupture de charme. Une telle proximité, jour pour jour, tout au long
des milliers de kilomètres du désert, peut devenir aussi insupportable qu'un
crime. Et ce fut bien en effet quelque chose comme cà "[84]
Olivier l'écrit lui-même : " Tant
que je n'aurai pas tué ma mère, je chercherai toujours quelqu'un qui est à la fois protecteur et maternel
comme ma maman " [85] ou du moins, le croit-il ? Car tel est bien son
illusion tragique : l'amour maternel qui ne pourrait tromper l'inconscient. Il
veut tuer cette mère qui n'a pu donner que la vie et non point l'élan vital par
un manque de présence, c'est-à-dire entr'autres par manque d'une
"distanciation juste".
Or, je cite Binswanger, Chez
Minkowski, le point de départ de son étude phénoménologique d'un cas de
mélancolie, est la notion bergsonnienne encore très vague de l'élan vital qui
oriente toute notre vie vers l'avenir. C'est de ce fait le problème du temps
qui mène à l'étude de la structure de la
personnalité humaine. Il suffit que l'élan vital qui maintient tout l'édifice
de la personnalité humaine commence à chancheler ou à vaciller pour que tout
l'édifice devienne branlant. Ainsi la notion complexe du temps et de la vie se
désagrège et libère la puissance du terrifiant chez le mélancolique."[86]
Olivier ne peut sentir que le
"trop", le trop loin ou le trop proche.
Il souffre donc d'une souffrance existentiale qui se rapporte , dixit Digo,
" au non-manifeste, au latent, le
plus souvent inaperçu et qui, surtout possède un caractère fondamental,
structural de l' Etre de l'existence humaine " [87]
Sa Souffrance est dès lors celle, nous dit Binswanger, " d'être
être-au-monde " [88]
Nous pouvons bien le saisir dans le texte d'une de mes patientes : "Novembre, mois propice au deuil. La
nature tout doucement s'endort, non sans fêter ses derniers feux, ses derniers
flamboiements. Mais, au printemps, renaîtrons feuilles, herbes et fleurs et
avec eux l'espoir.
Moi, je ne veux pas mourir car je ne
renaîtrai pas ! Ce coup de couteau dans le ventre, ne le connaîtrai-je que par
livre ou film interposé. Dois-je faire mon deuil de ce plaisir tant décrit ?
Dois-je sombrer dans l'oubli ou l'anonymat ? Dois-je oublier mes rêves d'amour,
de passion, de fusion ? Et cette détresse qui m'étrient, que dois-je en faire ?
Mon ventre crie, mon corps se torture ...Qu'ai-je fais de ce corps qui ne
répond pas ? Pourquoi, malgré tant de désirs, n'y a-t-il pas de chants dans mon
corps ? Dois-je tout oublier, m'anéantir
pour que les autres puissent vivre ? La vie, ma vie doit-elle être cette plage
où vient mourir une vague calme, sans secousse, sans vibrations ? Je ne veux
plus de noir, porter du noir...Je voudrais hurler que je me noie et que l'on
m'entende. je voudrais tuer la femme qui m'a mise au monde mais ne m'a pas
donnée la VIE. "[89]
Malgré ce même désir de tuer la mère, ces deux textes sont différents et
marquent la subtile différence entre certains états dépressifs et la
mélancolie. Dans la dépression, il y a formulation des deux mondes - le monde
intérieur et le monde extérieur - et de l'énorme précipice qui les sépare.
Aucune symbolique ne leur paraît assez puissante pour construire un pont, ce
qui entraîne la dépression, provoquée comme en météorologie, par une différence
de pression. Le dépressif est généralement sinon en quête tout du moins dans la
dépendance complète de l'amour et dans la fixation rigide d'une émotion : la
tristesse. La mélancolie, quant à elle, comme le souligne Binswanger, "ne se laisse jamais comprendre à partir de
l'émotionnel ou d'une stratification de la vie émotionnelle. Dans la
mélancolie, l'essentiel est la dépotentialisation émotionnelle et
intentionnelle. Le mélancolique vit une dépossession de la capacité de contact,
d'intuition et d'amour." [90]
5. Intuition, Contact, Amour
C'est dire qu'en matière de troubles de l'humeur, il est important de se
demander, comme le souligne Roland Kuhn, "
dans quelle mesure une dysthymie naissant d'une prédisposition maniaque ou
dépressive doit dans un cas concret être qualifiée de pathogénique,
c'est-à-dire considérée comme la vraie raison de la maladie, et dans quelle
mesure uniquement pathoplastique, c'est-à-dire comme responsable de la
configuratioon symptomatologique d'une maladie d'une autre origine" 14
Ce diagnostic différentiel, subtil et difficile, peut bien sûr
s'effectuer en vérifiant l'action de
substances chimiques sur la symptomatologie mais il peut aussi et /ou en plus s'établir en fonction du degré d'apprésentation
du patient ou de sa manière d'entrer en contact avec le monde. Il s'agit dès
lors de s'interroger sur l'ontokinesthèse de notre patient ou en d'autres
termes sur les sensations du mouvement de son être-au-monde.
" Je me persuade chaque jour
davantage que nous pressentons tout dans la mélancolie et que dans le
déchirement, nous savons tout. Il n'y a de déchirements que du coeur : et le
coeur ne connaît pas l'espace " 15 écrit ce prince des ténèbres, ce maître de la mélancolie : Cioran. Il
permet de saisir toute la richesse de la mélancolie et de libérer sa puissance.
" Le mystère du sourire mélancolique
résulte de l'énigme introduite par la douceur dans la mélancolie. Tout ce qui
est suave, ingénu, pur, verse sur le vague de la mélancolie une fluide
impondérable et mystérieux qui se dilate en nous comme un parfum enivrant et
fin... La mélancolie ne transfigure-t-elle pas le visage le plus dépourvu
d'expression en prêtant une profondeur au vide intérieur. "[91]
Si, comme l'écrit Maldiney, Le seul éclair de l'être est la déchirure du
rien[92] et que,
dans ce prolongement, la mélancolie est
un rien en déchirure , la dépression est quant à elle un rien qui ne peut se
déchirer.
Au delà de tout jeu sémantique, le "rien" est bien l'axe
fondamental de l'être-au-monde parce que le "rien" tout comme
"l'être" ne se libèrent qu'au-delà du phénoménal tout comme l'encens
doit brûler pour libérer ses flagrances…
L'homme est donc voué à déchirer son enveloppe pour devenir. Sa manière
d'être-à-la-déchirure modulera la dynamique verticale de son élan vital. Le
mélancolique déchire continuellement le rien qui se reforme instantanément
quelque soit déjà la profondeur de sa souffrance. Même ce rien ne peut agir
comme fondement. Il ne connaît pas le
repos puisqu''il ne ressent aucune terre sur laquelle il peut se reposer.[93] Dès lors, puisque son sol est
"l'ouvert", un rien en déchirure, en recherche de l'absolu, sa
matérialité est quasi-nulle.
Le corps du mélancolique qui existe sa mélancolie – à l’inverse de
Baudelaire – est éthéré, souvent
leptosome, aérien, à la limite du sexué. "La sensation du mouvement de son
corps vécu" ou son ontokinesthèse se veut le plus aréodynamique, il
pourfend l'air sans résistance. Il ne se meut pas parce que, comme le prétend
Straus, il ne peut pas appréhender la spatio-temporalité du monde[94] . Il
plane dans les interstices du temps, dans ses "fêlures" et appréhende
sans cesse la chute au point de pouvoir vivre un vertige permanent.
Le dépressif n'ose pas, ni affronter son être, ni déchirer le rien...Il a
peur de tout avenir en rupture du passé. En général, on assiste, nous précise
Henri Ey, "au déclenchement d'accès
dépressifs, suite à l' l'influence de facteurs exogènes. Ces accès surviennent
presque toujours à la faveur d'une prédisposition de la personnalité de base.
C'est pourquoi, ils sont appellés états dépressifs réactionnels ou
névrotiques."[95]
Mais cette peur qui paralyse le
patient est quelques fois endogène dans la mesure où "l'objet générateur " est
intérieur, flou, impalpable. Le patient vit alors une sensation de non-être qui
le conduit dans les affres de la désolation existentiale. Tellenbach nous dit
que " dans les phénomènes de
l'endogène se manifestent des manières d'être tout à fait primordiales de
l'être humain : l'histoire vitale dans sa rythmicité et dans son mode d'écoulement
, sa cinétique... L'endogène est ce qui ressort comme unité de la forme
fondamentale dans tout historial..." [96] Et Maldiney de préciser : " l'endogène est en réalité l'endo-cosmo-gène.
Il engage le monde comme il engage l'endon " [97]
La dépression se différencie dès lors fondamentalement de la mélancolie
dans son étiopathologie. Si dans la première, la source est extérieure et
souvent précise, dans la deuxième, elle est intérieure et toujours mystérieuse.
Il faut néanmoins préciser comme nous le rappelle Maldiney, que la mélancolie
touche fondamentalement notre rapport au monde, nos perceptions et modifie les
constructions sémantiques de la réalité.
Le dépressif est en manque d'avoir
pour être, le mélancolique est en manque d'être pour avoir...
Entrer en contact avec ces deux types de manque entraîne une différence
fondamentale dans la qualité de "l'être-au-corps-du-monde " et de la
présence dont le dépressif échoue sur les rives et le mélancolique creuse les
entrailles.
La présence n'est pas " l'objet du déprimé " alors qu'elle est
l'éternelle absence du mélancolique à savoir que la Présence reste sa quête du
graal.
Si la dépression peut être approchée par une "science des faits",
la mélancolie exige "une science des essences". et, je cite Blankenburg,
" que signifie d'autre le terme
d'ordre phénoménologique, sinon que les principes d'ordre doivent être tirés de
ce qui apparaît en tant que tel, c'est-à-dire tirés de son essence. " [98] Il poursuit " Binswanger a bien plutôt tenu jusqu'à la fin "au fondement
ontologico-daseinsanalytique", à l'être-dans-le-monde. Son thème principal
est le transcender du Dasein." [99]
C'est que la mélancolie peut être comprise et sentie comme égopathie, comme
une faiblesse du je, une insécurité du soi, une manque de confiance en soi.
Mais comme le précise Blankenburg, "
la différence à laquelle nous nous heurtons ici, est celle entre soi
"naturel ou empirique" et soi "transcendantal".[100]
Le manque de confiance en soi qui touche le mélancolique est de l'ordre du
transcendantal et non de l'empirique. Le mélancolique peut faire mais il est
toujours déçu, le déprimé ne sait plus rien faire, car c'est son je empirique
qui est ébranlé.
Bien que rapportés plutôt à la schizophrénie et à l'hébéphrénie, ces propos
de Blankenburg illustrent très bien l'être-au-monde-mélancolique, "Trouver les limites dans le temporel, cela
veut dire en même temps : trouver sa place dans la finitude. Ce qui est refusé
à ces malades. Leurs impulsions suicidaires peuvent être comprises non
seulement à partir d'un excès de souffrance, mais aussi, comme une volonté
violente d'imposer la finitude du Dasein...Nos malades souffrent d'une
altération particulière, la perte de l'évidence naturelle, qui est une
transformation de l'orientation propre au-monde-du-vivre. Les malades se
heurtent eux-même à l'inaptitude à se mouvoir dans l'évident. "[101]
Cette notion de perte de l'évidence naturelle est très importante pour
mieux comprendre combien l'intropathie ou l'empathie s'avère difficile avec un
mélancolique. En effet, cette perte d'évidence naturelle s'accompagne d'une
métamorphose de ses sens.
Sa manière d'
être-sensible-au-monde module sa
corporalité, c'est à dire " l'intermédiaire immédiat par lequel l'homme en
dépassant le corps substantiel et le corporel
fonctionnel, s'exprime lui-même dans sa manière d'être, et à travers
lequel il s'accorde, par son actuation,
signification, sens et
valeur à son donné corporel, individuel, pour son existence personnelle "[102]
Je m'ouvre au monde parce que je peux aussi entrer en moi-même et partager
avec l'autre. C'est parce que je suis en moi,
dans la stabilité de mon moi profond, et dans la sensation de mon idioV kosmoV, mon monde propre, tout en étant en relation avec le koinoV kosmoV, le monde commun, que je peux accéder à la présence qui me renvoient à la temporalité, notion
primordiale en phénoménologie.
La présence s'articule
dans un mouvement, un mouvement dans les extases du temps ( Passé, Présent et
Futur) et un mouvement entre le monde
intérieur et le monde extérieur, entre l'état de sommeil et l'état de veille, entre l'inconscient et
le conscient, entre l'imaginaire et la réalité, entre la marge et l' espace
d'expression, entre toutes ces formes - magie d'un trait - qui se transforment sans
cesse autour de moi. et qui me conduisent ainsi vers le transcendantal . [103] Mais ce dedans et ce dehors ne sont pas des
relations spatiales. La relation de l'intérieur et de l'extérieur ne se réduit pas à une pure relation de
proximité : c'est une relation de la totalité du monde. Ce n'est qu'au titre
d'être-sentant et se mouvant que l'homme et l'animal ont avec le monde une
relation. Quant à mon corps, il est
le médiateur entre le je et le monde, il n'appartient pleinement ni à
l'intérieur, ni à l'extérieur. L'intérieur et l'extérieur sont dès lors
relatifs à l'individu sentant et à sa relation totale avec le monde. [104]
La présence est donc signe d'une transcendance. Et cette qualité de la présence, liée à la
souplesse de mon mouvement et cette possibilité d'intuition
phénoménologique me conduisent vers ma
possibilité d'apprésentation .
Cette idée que Husserl développe est liée au concept d'aperception qui est la conscience ou la connaissance réflexive de
l'état intérieur ou l'action de rapporter une représentation à la conscience de
soi [105].
Elle permet la liaison de la conscience et du corps en une
unité naturelle donnée à l'intuition
empirique pour rendre possible quelque chose comme une compréhension mutuelle
entre des êtres animés appartenant à un unique monde et que c'est uniquement
par ce moyen que chaque sujet connaissant peut découvrir le monde total comme
englobant , lui et d'autres sujets, et en même temps le reconnaître comme étant
le seul et même environnement (Umwelt) qui appartient en commun à lui et aux autres
sujets [106].
L'aperception nous renvoie à nos modes et qualité de perception
et également sur l'objet perçu. La phénoménologie nous sensibilise à un autre
monde de perception. Elle nous emmène plus loin, plus profondément, dans la transparence
de l'être trop souvent opacifié par le quotidien.
Dès lors cette perception plus fondamentale qui lie, unit et englobe par ce mouvement dont nous avons déjà
parlé, permettra une épiphanie du
corps-vivant, c'est à dire un corps qui vit,
qui bouge, qui s'exprime, qui se dit, qui se métamorphose. L'apprésentation nous permettra de saisir le
corps-existant, ou le corps-projet, ce
corps qui signe l'alter -ego. Et "
il ressort avec évidence que si je suis en défaut pour ce qui concerne l'alter
ego, si je n'ai aucune compréhension de l'être de l'autre, alors c'est que j'ai
manqué à réaliser l'interprétation du sens de mon propre Je " [107] Ce qui
signifie qu'une altération de l'apprésentation me ferme les portes de la
compréhension de l'autre comme être-au-monde et me condamne par la même à
l'ostracisme de mon propre
être-au-monde. dans le projet d'un monde commun . L'autre n'est plus appréhendé comme alter-ego mais comme
"alius" [108], un étranger , un parmi tant d'autres, sans
spécificité, sans être-au-monde.
Or le mélancolique vit cette altération profonde de son mode d'aperception.
C'est pourquoi, il se sent à ce point étranger dans le monde, à ce point seul,
incompris, sans moyen de communiquer et partager son "étrangéité".
La psychothérapie de la mélancolie à l'inverse de la dépression se situe dès lors en deçà d'une psychothérapie de
"faits" ou "rationnelle" ou encore même " catégoriale",
elle se situe dans le "la" même où l'espace-temps s'articule.
6. Le spatio-temporel
La contribution philosophique de la notion de spatio-temporalité à sa
compréhension psychopathologique est essentielle mais extrêmement complexe. Je
retiendrai, parmi tant d'autres, Une étude phénoménologique intéressante de
l'espace de Patocka qui nous dit, "La
philosophie cherche à isoler les mathématiques de l'espace sensible et, par là,
du monde sensible en général...les figures géométriques présupposent un principe de multiplicité
dont le déploiement progressif donne l'étendue géométrique ; elles présupposent
un apeiron premier et intelligible, qui se
distingue, par tout son caractère ontique, de l'apeiron
totalement irrationnel que représente l'espace sensible en tant que réceptable
des formes. La géométrie requiert un espace intelligible, essentiellement
différent de l'espace mythico-sensible dans lequel nous vivons réellement.
L'espace mythico-sensible n'est pas tout d'abord l'espace des formes
géométriques et de leur légalité
intemporelles. Il est au contraire, à
l'origine, un espace dynamique, rempli de forces et de mouvements chaotiques. et un peu plus loin de continuer...le rejet du chaos mythique, de
"l'espace vide" , du "réceptacle", constitue un élément
important de cette exorcisation non mathématique du mythique."[109]
S'interroger ainsi sur l'identité de l'espace, être à l'écoute d'une
intelligibilité tant philosophique que mathématique, à nouveau nous aide à
mieux comprendre la problématique mélancolique qui se situe certainement dans
cette arch , dans ce nœud de la prwth ulh
. Le mélancolique ne peut se dégager de cette prwth ulh
,il y reste figé. Tout son mouvement n'est qu'illusoire et illusion, son
essentiel, n'étant pas le dehors ou le dedans, mais le avant-dehors-dedans, le
avant contenu-contenant.
Il est en recherche de cet espace
qui est " une manière de se rapporter à l'univers - le
rapport à la totalité des êtres qui rend possible l'insertion de la vie de
l'être singulier au sein de la totalité. La relation originaire, qui fonde
l'espace, à la travers lequel le sujet se met à part de la totalité des autres
êtres pour s'y intégrer à nouveau , n'est pas un rapport dans lequel le sujet
se trouve, mais le se-rapporter qu'il est . "[110]
La mélancolie est le symptôme de cette incapacité de réaliser, de rendre
réel, cette sensation profonde de " l'impossibilité relationnelle"
dans la mesure où la "Uhrraum" est à jamais perdue..., incapacité car toujours
subsiste un doute... "et si jamais" . Le mélancolique fonde sa vie
sur ce " et si jamais ", sur
cet espoir sans fondement d'une résurection alors que le dépressif ne fonde
plus sa vie , tout est toujours perdu pour lui sans espoir, sans possibilité.
Cette pertubation spatiale entraîne , nous dit Maldiney, que " Dans
l'espace du mélancolique, les êtres ne communiquent pas entre eux par leurs
horizons. Ils n'ont pas d'horizons. Faute d'espace marginal où il soit
potentiellement au monde, il n'habite plus." [111]
En redécouvrant ce texte de Maldiney, en le réactivant dans ma conscience,
je repense à mes pensées au Lac, à mes
notes dans mon calepin : " C'est pourquoi
la mélancolie fuit l'étendue au risque de s'y perdre à jamais tout comme Louis
II de Bavière. Il écoute le rien qui
envahit sa vie car le rien est la seule chose qui le rassure ou tout du moins
la force que respire la faille de sa déchirure. L'horizontalité absorbe le
mélancolique dans sa platitude, la verticalité le tient en vie."
Cette sensation intuitive d'écriture où le mot habille un sens prend sens
maintenant. Il fuit l'étendue car il ne peut la saisir, car sa perception
intérieure ne peut la limiter virtuellement. Cet infini, là face à lui,
s'intériorise. Son corps en perd ses limites, et d'enveloppe contenant, il
devient un " Adagio" , un soupir de l'âme...
Mais il est des horizontalités qui révèlent la verticalité
" La platitude d'abord ayant été
dite
la verticalité de l'herbe nous
ressuscite.
" la prise de conscience
soudain
de la verticalité de l'herbe
la constante insureection du vert
nous ressuscite " [112]
Ce texte de Francis Ponge peut aider le thérapeute à trouver un chemin pour le mélancolique.
" Dans l'apparition unique des
contraires, nous dit Maldiney, la platitude horizontale du pré et la verte
verticalité de l'herbe, sont non pas unies mais une dans le regard et la
nomination, où s'affirme l'ex-istence d'un homme, resurgissant à soi, à
l'instant qu'il existe l'insurrection de l'herbe à même la surrection de la
parole" [113]
Dans cette phrase géniale peut reposer l'essence même de la psychothérapie
du mélancolique qui ne peut exister puisqu'il n'a pas d'horizon, ou point de
terre sur laquelle se reposer, ou une absence d'horizontalité de laquelle peut
surgir la verticalité. La verticalité du mélancolique est celle engendrée, je
vous le rappelle, par le rien en déchirure.
Nous terminerons cet exposé par Olivier, sa peinture, son sentiment de
vertige et son évolution du trait sans épaisseur au trait qui fige l'éternité
dans un mouvement continu.
7. Thérapie et Art
" Le maître mot de la critique
poétique est le concept Chi : le plein, la plénitude de réalité matérielle, le
poids concret dont parviennent à se charger les mots du poème. En peinture,au
contraire, le concept central de la critique est le Xu : le vide,c'est à dire
les plages blanches laissées à l'imagination et dont la partie peinte tend à
n'être en quelque sorte que le support .
" nous dit Ryckmans, propos
rapportés par Maldiney [114] Celui-ci poursuit en citant Granet que "le vocable provoque le destin, suscite le
réel. Réalité emblématique, la parole commande aux phénomènes."[115] pour enfin déduire que " C'est le propre de la parole de sous-tendre le silence, comme le
vide actif d'une étendue ouverte dont, parlant, je suis le "là"... Ce
jour, l'Ouvert, n'a pas de lieu. Il est le lieu, intégral en chaque éclat
d'espace."[116]
Comme certains d'entre vous le savent déjà, si la psychiatrie m'a enseigné
la nosographie, ce n'est certainement pas elle qui m'a dessiné les chemins
thérapeutiques. La plus grande difficulté pour un thérapeute est de transcender
sa qualité d'expert pour devenir " thérapeute". La précision d'un
diagnostic est importante, primordiale mais ne guérit pas, pas plus qu'elle
n'aide pas le patient. Un patient qui nomme sa pathologie s'y confine et quitte
le pathique pour devenir " un malade". Le diagnostic n'est qu'un
primum movens, dont la direction de sens est donnée par l'étincelle
thérapeutique qui manque souvent cruellement.
Cette étincelle thérapeutique, je la trouve dans mes lectures, dans ma
culture, dans mes rencontres, dans ma manière d'être-au-monde. Cette dernière
lecture associée à mon histoire me permet de " saisir la souffrance
mélancolique " d'olivier.
Lui, qui est peintre, ne peut encore l'être tant la plage blanche de sa
toile lui donne le vertige. Lui qui ne connaît pas l'horizon, l'immensité
infinie d'où peuvent surgir les formes, ne peut affronter l'horizon de la
toile. C'est pourquoi, il ne peut encore se révéler comme un artiste, comme
celui qui fige l'éternité dans un trait magique. Il ne peut que remplir sa
toile avec des structures réfléchies, préméditées ou inspirées par d'autres. Il
déforme, mutile, déguise le trait des autres mais jamais, il ne se perd dans la
toile. Jamais il ne déchire son rien pour que dans cette faille surgisse la
"Uhrgestalt", seule
expression de l'art. Il se trouve dans une telle recherche de cette "Uhrraum", de cette espace
originaire-perdu qu'il demeure dans l'errance.
Olivier ne peut vivre que l'errance en déchirure qui mène à une aliénation du moi, à une
oscillation entre un délire mystique de grandeur et un délire paranoïaque de
persécution en passant par son centre : la mélancolie. Il rationalise sa
peinture et l'interprète sans cesse . Il l'utilise consciemment et
intentionnellement comme moyen cathartique ce qui laisse son expression sans
épaisseur, sans profondeur.
En décembre dernier, alors que je pars en vacances, il me demande au
téléphone "quelques mots transitionnels", de ces mots qui dépassent
leur propre signifiant pour ouvrir l'espace d'un signifié transcendant. Sans
réfléchir, je lui dis - " Peins ton vertige."
Ces trois mots anodins ont pu libérer Marc qui, sans préparation, a transposé sur la toile son vertige
existentiel qu'il a appelé "Requiem".
Dans l'horizontalité de sa toile, on peut ressentir la verticalité de
l'ascension du trait.
La vie est un écheveau de brins d'émotion, d'histoire, d'énergie et de
matière. La gestalt qui la forme ne peut plus se réduire à ses composants.
Nous pouvons certes analyser "le typus mélancolicus", mieux le
comprendre, le cerner, voire même l'approcher, mais le soigner me semble
utopique. Tout au plus, pouvons-nous l'aider à construire un autre modèle
d'existence auquel il pourrait adhérer.
Avant que l'oeil ne perde sa capacité de voir,
Il verra jusqu'à un poil de duvet.
Quand l'oreille approche de la surdité,
elle entend voleter un menu insecte.
Avant que la bouche ne s'affadisse
en buvant, elle distingue l'eau de chaque source.
Avant que le nez soit bouché,
il est sensible à l'odeur du bois sec.
Avant que le coeur ne s'ankylose,
il est d'une extrème agilité.
Il reconnaît sans difficulté ce qui est et ce qui n'est pas.
Seul ce qui n'est pas poussé à l'extrême
ne connaît pas de retour. "
Lie-Tseu [117]
Ainsi peut-on aussi ressentir la mélancolie, comme cette manière
d'être-au-monde à l'extrême de l'espace-temps, dans ce rien en déchirure
continuelle d'où peut surgir l'absolu...
« Le désir est absolu si le l'être-désirant
est mortel et le désiré invisible. »
Lévinas [118]
Si, comme l'écrit Maldiney, Le seul éclair de l'être est la déchirure du
rien ,nous pourrions écrire dans ce prolongement que la mélancolie est un rien en déchirure et la
dépression un rien qui ne peut se déchirer.
Le dépressif est en manque d'avoir
pour être, le mélancolique est en manque d'être pour avoir...
1: Roger Munier ,
Mélancolie, Paris, le Nyctalope, 1987,
2: Charles
BAUDELAIRE , les fleurs du mal :
Spleen et idéal, un Fantôme , les ténèbres.
3: Michèle
GENNART, La disposition affective chez Heidegger, dans " Le
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colléctés par Jacques schotte aux éditions
De Boeck.1990
4: Jacques
HASSOUN, La cruauté mélancolique , Aubier psychanalyse 1995
5: Jean
BAUDRILLARD, Cool Memories 1980 - 1985 , Galilée 1987
6: Ludwig
BINSWANGER, Mélancolie et Manie, P.U.F., 1960-1987
7: René DIGO , De
l'ennui à la mélancolie, Privat 1979
8: CIORAN, Le
livre des leurres, Arcades-Gallimard, 1992
9: Henry
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12: Henri Ey, manuel
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13: Hubertus
TELLENBACH, Mélancolie, P.U.F. 1979
14: Henri
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15: Wolgang
BLANKENBURG, La perte de l'évidence naturelle, P.U.F. 1971-1991
16: Frans VELDMAN, Haptonomie, science de
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17: André LALANDE, Vovabulaire de la
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19: Jan PATOCKA, Qu'est
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20: Francis PONGE, La fabrique du pré, Les
sentiers de la création, Skira, 1971
[1]: Maître
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[2]: Paul
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Editions Seuil , 1971
[3]:
Maurice Merleau-ponty, Phénoménologie
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[4]: Opus
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[5]: Lu
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[6]: Michel
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[7]:
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[8]: Op.
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[9]:
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[10]: G. de
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[11]:
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hors Ligne 1993, Page 169
[12]: Ibid.
page 193
[13]: Ibid.
page 148
[14]: Ibid.
page 218
[15]: Ibid.
faisant référence à la thèse lacanienne reprise par Calligaris, page 199
[16]: Ludwig
BINSWANGER, Postface de Henri MALDINEY, Henrik Ibsen , et le problème de
l'autoréalisation dans l'art , 1996, page 114
[17]: Ibid. Page 128 et
Svt.
[18]: Ludwig Merkle , Ludwig
II ans his dream castles , Bruckmann, 1995, page 16
[19]: André
LALANDE, Vocabulaire de la philosophie, P.U.F. page 468
[21] : Les caractères italiques identifient les passages que j’ai empruntés à
l’œuvre d’
[22] :
[23] : Injonction de Binswanger. Il s’agit en
psychothérapie d’éprouver, de comprendre avant d’interpréter.
[24] : en présence d’une œuvre d’art :
[25] : Henri
MALDINEY, La poésie d'André du Bouchet ou
la genèse spontanée, Compar(a)ison 2 - 1999, page 9
[26] :
"L'essence du Dasein tient dans son existence" Martin
HEIDEGGER, Être et Temps,1927 Gallimard, 1996, page 73. Dasein ne
signifie donc pas être-là-devant comme un objet est dans une vitrine. Il n'est
pas réduit à une série de prédicats mais "se détermine comme étant chaque
fois à partir d'une possibilité qu'il est" (page 75) , une possibilité
qu'il ne reçoit pas d'ailleurs mais qu'il a à exister. Dans un premier temps,
le Dasein vit dans une indifférenciation quotidienne de laquelle il doit
s'arracher pour s'ouvrir au monde. "Que signifie existence dans Être et
Temps ? Le mot désigne un mode de l'Être, à savoir l'Être de cet étant qui se tient ouvert pour
l'ouverture de l'Être, dans laquelle il se tient, tandis qu'il la soutient…
"L'homme existe" signifie l'homme est cet étant dont l'être est
signalé dans l'Être, à partir de l'Être, par l'in-stance maintenue ouverte
dans le décèlement de l'Être." M.
HEIDEGGER, Qu'est-ce que la métaphysique ?
[27] :
Rainer Maria RILKE, Huitième élégie de Duino, 1929, “Immer ist es Welt und niemals Nirgends ohne
Nicht : das Reine, Unüberwachte, das man atmet, unendlich weiss und nicht
begehrt“ Ed.Points 1972 page 74-75
[28] : Henri MALDINEY, Ouvrir le Rien, l’art nu, Encre Marine, 2000, page 447
[29] : Chaque extrait de cette entrevue, enregistrée à
Vézelin en septembre 2001, sera transcrit en italique. L’auteur les a relus et
corrigés.
[30] :
Pour saisir toute l'importance de ce terme, nous vous renvoyons au Yi-King, le livre des mutations. Un témoin des plus anciens de la pensée
humaine. « Le Yi évoque la mutation comme un processus spontané, inhérent
à la nature même des objets et des phénomènes, à leur cours naturel, processus qui
repose sur l’alternance des opposés, l’idée fondamentale étant celle de la
facilité et de la spontanéité » Jean CHOAN in Introduction au Yi-King. Ed. Du Rocher, 1983 page 14.
« La mutation
atteint les formes assumées par l’Être sans toucher à son mystère
foncier » Etienne PERROT in Yi-King,
Médicis, 1973 , page XXX
"Le vide
médian procède du Vide originel dont il tire son pouvoir. Il est nécessaire au
fonctionnement harmonieux du couple Yin-Yang : c'est lui qui attire et entraîne
les deux souffles vitaux dans le processus du devenir réciproque (mutation). Sans lui, le Yin et le Yang, se
trouveraient dans une relation d'opposition figée ; Le Vide médian qui réside
au sein du couple Yin-yang réside également au cœur de toute chose, y
insufflant souffle et vie. Il maintient toutes choses en relation avec le Vide
suprême, leur permettant d'accéder à la transformation (mutation) interne et à
l'unité harmonisante" François CHENG, Vide
et Plein, Ed.Points, 1991, page 59 et svtes
Henri Maldiney
définit la mutation comme" une
substitution intégrale réciproque des opposés. Une mutation est un change
mutuel. Ainsi, noir et blanc se transformant tous les deux l’un par l’autre, en
une même perspective d’éclat. » " Ce vide médian révèle alors le
grand vide où s'effectue la mutation, le changement mutuel des deux aires
opposées, au lieu même de leur naissance. L'étant se versant en lui-même, là où
il s'origine, apparaît, tel qu'en lui-même, dans l'acuité de sa dimension
d'être." Henri MALDINEY, L'irréductible, Epokhè 3, Millon, 1993,
page 41
[31] : Martin HEIDEGGER, Essais et Conférence, 1954, Ed. Gallimard, 1985., page 76
« Entrer dans le sens (Sinn) , tel est l’être de la méditation
(Besinnung). Ceci veut dire plus que de rendre simplement conscient de quelque
chose…La méditation est l’abandon à « Ce qui mérite qu’on
interroge ».
[32] :
Jean BAZAINE cité par Henri Maldiney in
L’art, éclair de l’être, Ed.Comp’Act.
1993. Page 325
[33] :
Henri MALDINEY, Ibidem
[34] : Victor
von WEIZSAECKER, Le cycle de la structure, page 220
[35] :
Voir note 4 en bas de la page 2
[36] :
Henri MALDINEY, Existence, Crise
et Création, Encre Marine, 2001, page 76-77
[37] : Emil
STAIGER, Les concepts fondamentaux de la
poétique, Leber-Hosmann, 1990, page 131
[38] :
Henri MALDINEY, Ibidem, page 78
[39] : Ibidem, page 79
[40] : Henri MALDINEY cité par Gisela Pankow in Structure familiale et psychose,
Chapitre VI : La dynamique de l’espace et le temps vécu. Aubier Montaigne.
1977. Page 171. Article repris également
dans Présent à Henri Maldiney, Age
d’homme, 1973, page 185
[41] : « Une phénoménologie n'invente pas
son objet mais doit le rencontrer là où il est, découvrir le sol phénoménal sur
lequel il se laisse apercevoir » Henri MALDINEY, L’art, l’éclair de l’être, Comp’Act, 1993, page 316
[42] : Pour être témoin, il faut être sur des
lieux où l'événement se produit. Un événement est une déchirure dans la trame
du neutre. Au jour de cette déchirure s’ouvre une rencontre. Henri MALDINEY,
L’art, l’éclair de l’être, Op.Cit., page 341
[43] : Henri MALDINEY, Penser l’homme et la folie, Millon, 1991, page 315
[44] : Henri MALDINEY, Le sens de l’Art-thérapie, Revue Empan, N°42, 2001, page 13
[45] : Henri MALDINEY, L’irréductible, in L’irréductible, Epokhè 3, Millon, 1993. Page 44
[46] : La transcendance vers le monde n’est pas
[47] : Martin HEIDEGGER, Questions I , Gallimard, 1968 Page 106-107
[48] : Martin HEIDEGGER, Sein und Zeit ,
[49] : non
pas vital mais existential précise le Pr. Maldiney
[50] : Eugène MINKOWSKI, Le temps vécu, 1933,Quadrige PUF,1995, page 38 à 59
[51] : Henri MALDINEY, Art, l’éclair de l’être, Op.Cit., page 22
[52] : Henri MALDINEY, Ouvrir le rien, l’art nu, Encre Marine, 2000, page 35
[53] : Ibidem, page 428
[54] : Henri MALDINEY, Regard, Parole, Espace, 1973,
Âge d’homme, page 209
[55] : Henri MALDINEY, in Résister, Encre Marine,2001.
[56] : Un soir, le Pr. Maldiney proféra ces
propos qui, depuis, toujours m'interrogent : « Même Dieu doit pouvoir se retirer sans laisser de trace. » Il
vient un moment où l’autre ne me frappe plus d’impouvoir. La quête n’est plus
celle de l’avoir, de la reconnaissance, du comprendre. Elle s’évanouit, devient
sérénité.
[57] : Henri MALDINEY, Ouvrir le rien, l’art nu, Op.Cit. , page 122
[59] : Henri MALDINEY, Ibidem, page 171
[60] : Ibidem, page 178
[61] :TAKEUCHI, cité par Keiji NISHITANI, Religion and Nothingness, Walinston L.King, 1984, page xxxii
[62] :
[63] : Edmund HUSSERL cité par Françoise Dastur
in Husserl et la neutralité de l’Art,
V – P.A., page 25
[64] : Françoise DASTUR, Ibidem, page 25
[65] : HUSSERL,
et KOMITO, IV - P.S.V., page 38-42
[66] : NAGARJUNA & David ROSS KOMITO , IV -
P.S.V., page 38-42
[67] : Edmund HUSSERL, Ia - ID.I, page 300 à 306
[68] : Georges CHARBONNEAU, La
distinction du conscient et de l'inconscient d'un point de vue
phénoméno-logique: la profondeur du réel in IV - A.D.C. 8 page 73
[69] :
Bernard STEVENS, II– B.K. , page 109
[70] : Ibidem, page 11
[71] : Ibidem, page 13
[72] : Ibidem, page 14
[73] : Ibidem, page 16 - 17
[74] : Ibidem, page 12
[75] : Rainer Maria RILKE, Huitième élégie de Duino, 1929, “Immer ist es Welt und niemals Nirgends ohne Nicht : das Reine, Unüberwachte, das man atmet, unendlich weiss und nicht begehrt“ Ed.Points 1972 page 74-75
[76] : Henri MALDINEY, Ouvrir le Rien, l’art nu, Encre Marine, 2000, page 447
[77] : Henri MALDINEY cité par Gisela Pankow in Structure familiale et psychose,
Chapitre VI : La dynamique de l’espace et le temps vécu. Aubier Montaigne.
1977. Page 171. Article repris également
dans Présent à Henri Maldiney, Age
d’homme, 1973, page 185
[78]: Roger
Munier , Mélancolie, Paris, le Nyctalope, 1987, Page 60
[79]:
Charles BAUDELAIRE , les fleurs du
mal : Spleen et idéal, un Fantôme , les ténèbres.
[80]:
Michèle GENNART, La disposition affective chez Heidegger, dans " Le
CONTACT", Textes colléctés par Jacques schotte aux éditions De
Boeck.1990 Page 75.
[81]: Ibidem
de la page 65 à 81
[82]:
Extraits des textes ( une quarantaine de pages ) qu' Olivier écrit entre
chacune de nos consultations.
[83]:
Jacques HASSOUN, La cruauté mélancolique , Aubier psychanalyse 1995,
Page 40 et svte
[84]: Jean
BAUDRILLARD, Cool Memories 1980 - 1985 , Galilée 1987, Page 23
[85] :
Conferatur annotation 5
[86]: Ludwig BINSWANGER, Mélancolie et Manie,
P.U.F., 1960-1987 page 43
[87]: René
DIGO , De l'ennui à la mélancolie, Privat 1979, Page 32
[88]: Conferatur annotation 9 , Page 25
[89]:
Extrait d'une lettre d'une patiente après une consultation. Quelques semaines
plus tard, elle pourra vivre,enfin, un épisode amoureux, sans pour autant
encore l'exister.
[90]:
Confératur annotation 9 , Page 39
15 : CIORAN, Le livre des leurres,
Arcades-Gallimard, 1992 page 234
[91]:
Ibidem, page 63
[92]: Henry
MALDINEY, L'art, éclair de l'être, éd. Comp'act, 1992; page 23
[93]: A
consulter l'ouvrage de HUSSERL, la terre ne se meut pas,
[94]: Erwin
STRAUS, Du sens des sens, Millon, 1935-1989, dans le chapître "Mouvement et action " page 211 et
suivantes.
[95]: Henri
Ey, manuel de psychiatrie, 1978, page 251
[96]:
Hubertus TELLENBACH, Mélancolie, P.U.F. 1979, page 36 et 37
[97]: Henri
MALDINEY, Penser l'homme et la folie, Millon, 1991 Page 101
[98]:
Wolgang BLANKENBURG, La perte de l'évidence naturelle, P.U.F. 1971-1991,
Page 39
[99]:
Ibidem, page 46
[100]:
Ibidem, page 152
[101]: ibidem, page 128
[102]: Frans VELDMAN, Haptonomie, science de
l'affectivité, chez P.U.F., 1989,
Page 63
[103]:
J'aimerais - en sortant de la Daseinsanalyse - rapprocher ce transcendantal du
chaos, du
V, qui
est selon le yi-king l'état ou tout existe mais sous une forme si
indifférenciée que rien ne se manifeste individuellement : c'est la pure
entropie . L'univers est toujours dans l'état incomplet de sa forme originaire.
C'est quand l'énergie, la forme et la matière sont présentes, mais pas encore
séparées. David MACLAGAN, La création et ses mythes, chez seuil 1976 * 1977 Page 14.
[104]: Erwin STRAUS, Op. Cit. Page 389 à 398.
[105]: André LALANDE, Vovabulaire de la
philosophie, P.U.F. 1926 *
1988 P. 66
[106]: Edmund
HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie, TEL Gallimard 1913 * 1950
Page 179
[107]: Ludwig BINSWANGER, Mélancolie, Manie, chez P.U.F.
1969-1987 Page 84
[108]: Ibid. Page 85
[109]: Jan
PATOCKA, Qu'est ce que la
phénoménologie ?, Millon,1988, page 85
[110]:
ibidem, page 55
[111]: Henri
MALDINEY, Op. Cit. N°22, page 92
[112]:
Francis PONGE, La fabrique du pré, Les sentiers de la création, Skira,
1971, Page 230
[113]: Henri MALDINEY, Op. Cit. n° 17 , page 66
[114]: Henri MALDINEY, Op. Cit. N°
17, page 130
[115]: Ibidem, page 128
[116]: Ibidem, page 128
[117]:LIE-TSEU , Le vrai Classique du vide parfait,
IV,X Poème, Collection la Pléiade,
Philosophes Taoïste, Page 461
[118]:
Emmanuel LEVINAS , Totalité et infini, essai sur l'extériorité, Livre de
poche, 1971, PAge 22